* Sérère / Pulaar *

 

La parenté à plaisanterie

 

S_r_re

 

Le Peul dit :

« La vache est supérieure par les services qu’elle rend à toutes les œuvres de la création. La vache est magique, plus magique que les fées ! Elle apparaît, le désert refleurit. Elle mugit, le reg s’adoucit. Elle s’ébroue, la caverne s’illumine. Elle nourrit, elle protège, elle guide. Elle trace le chemin. Elle ouvre les portes du destin. »

Le Peul dit :

 

« Dieu à l’univers tout entier, le Peul a des vaches,

La savane a des éléphants, le Peul a des vaches,

La falaise a des singes, le Peul a des vaches,

La lande a des biches, le Peul a des vaches,

La mer a des vagues, le Peul a des vaches … »

 

C’est toi, Peul, qui le dis, moi, je ne fais que répéter. Tu as le droit de délirer, personne n’est tenu de te croire, infâme vagabond, voleur de royaumes et de poules ! Soit ! nous sommes cousins puisque les légendes le disent. Du même sang peut-être, de la même étoffe, non ! Toi, l’ignoble berger, moi le noble Sérère ! A toi les sinistres pastourelles et les déplorables églogues ; à moi, les hymnes virils des chasseurs. A toi l’écuelle à traire et la corde aux neufs nœuds ; à moi, la houe du semeur de mil. A toi la calebasse de lait, à moi la gourde de vin de palme … Les ancêtres nous ont donné tous les droits, sauf le droit à la guerre. Nous pouvons chahuter à loisir et vomir les injures qui nous plaisent. Entre nous, toutes les grossièretés sont permises. Au village, ils ont un mot pour ça : la parenté à plaisanteries. Alors ôte de me vue tes misérables hardes et tes oreilles de pipistrelle ! Je ne te dirais rien. Passe ton chemin, petit Peul, adresse toi à un autre, singe malingre et rouge ! Ressuscite les scribes si tu veux savoir, invoque les mânes de tes aïeux ! Ton Histoire est une histoire de bœufs. Comment veux-tu que je m’y retrouve ? L’Homme occupe le centre de tout pour les gens normaux. Pour toi, l’idiot, la vache est l’astre qui éclaire le monde. Ta mère nourricière ? La vache. Ton Histoire ? Ses empreintes. Ton pays ? Les terres qu’elle foule. Pour elle, tu écumes le désert et la brousse. Pour elle, tu te résignes ou tues. Le glaive et la poudre, c’est pour soumettre les royaumes et amasser fortune. Mais toi, quand tu lèves les armes, c’est pour un tas de foin, quelques arpents d’herbage.

 

Le Sérère a raison :

 

« Si tu veux trouver le Peul, cherche du côté du fumier ! » …

 

Disparais de ma vue, pâtre nauséabond ! Ton itinéraire ? Un horrible brouillamini. Ta vie ? Rien qu’un sac de nœuds. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas par où commencer. Sa-saye, vagabond ! Ligoter un courant d’air serait plus aisé que de raconter ton Histoire. Tu erres depuis l’époque d’Horus, sans bagages, sans repères, sans autre boussole que le sabot qui piétine sous tes yeux. Tu campes et tu décampes au rythme des saisons, au gré de tes délires, comme si une bestiole te rongeait la cervelle, comme si tu avais le feu au cul.

 

Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Quand ta peuplade de vachers a-t-elle jaillit du néant pour s’échouer sur les berges du Sénégal ? Au VIè, au VIIè, au VIIIè siècle ? Bien malin celui qui pourrait le dire !

Il reste qu’on ne s’attendait pas à ce que tu  t’éternises par là.



Tierno MONENEMBO « Peuls » - Editions Points