* Les toorobbe (sing. tooroodo) *

 

 Ceerno Yero BA - Marabout Torodo - Village de Thiawalol

Ceerno Yero BA - Marabout Torodo

 

Selon toute probabilité, cette caste encore que, située au sommet de la hiérarchie sociale toucouleur apparente, serait assez récente, car sa formation est souvent confondue avec l'achèvement de l'islamisation du Fuuta-Tooro. Les toorobbe se seraient constitués en groupement distinct, à partir du moment où l'Islam, ne rencontrant plus de résistance, avait au contraire soumis toute la population du Fouta à son règne. Or, les militants de l'Islam, venus de tous les horizons sociaux et n'ayant d'autre fonction que celle d'un clergé, par là-même se voyaient reconnaître une certaine autorité par leurs concitoyens. Les premiers militants de l'Islam (seerembe) se donnaient d'une certaine manière pour prophètes et prédicateurs, traducteurs des saintes écritures (Koran) et guérisseurs des maladies. Ils étaient également des intercesseurs auprès de Dieu pour en obtenir, entre autres voeux à exaucer, que leur « clientèle » ne tombe par exemple jamais entre les mains impitoyables de l'ennemi, faute de vaincre constamment cet ennemi.

Sincère ou simple mystificateur, il est probable que le premier militant religieux abandonnait toute fonction sociale antérieure, pour se consacrer exclusivement à la théophilie. Or, cette attitude morale théocratique est tout entière abnégation de l'homme et sacrifice de soi; forçant d'abord l'admiration du commun, elle le contraint ensuite au respect puis à la soumission, d'autant que certains « miracles » viennent seconder le prédicateur. C'est vraisemblablement par ce détour religieux que l'autorité temporelle des militants de l'Islam s'est imposée, le processus aboutissant à la formation d'une aristocratie de fait, politique comme religieuse. La caste des toorobbe prend en effet quatre directions principales :

 

  • la chefferie politico-religieuse (laambe ou lawakoobe)
  • la fonction religieuse (islamique) sans pouvoir politique
  • la bourgeoisie du négoce et de la propriété terrienne (albube)
  • le simple état de cultivateur (miiskiino demoowo)

 

En fait, la répartition des compétences entre les toorobbe était constamment remaniée, dans la mesure où aucune règle héréditaire fixe ne présidait à cette répartition, laquelle dépendait davantage du dynamisme individuel propre, de la personnalité, voire de la chance. Par exemple, le tooroodo descendant de chef politique, mais dépourvu du dynamisme requis était plutôt éliminé par la compétition sévère (poobondiral), qui affrontait généralement les frères et cousins, notamment pour recueillir l'héritage politique.

Quoi qu'il en soit, les toorobbe se répartissent actuellement dans chaque village en détenteurs de titres politiques traditionnels (sans fonction effective), maîtres du culte islamique, propriétaires terriens, et cultivateurs sans terre. Ces derniers ne jouissent à vrai dire d'aucune primauté ou considération, et ce n'est pas hasard si on les appelle miiskineebe. Car rien ne les distingue réellement des rimbe huunybe, si ce n'est que la courtisanerie semble plus naturelle à ces derniers. Et il n'est aucunement rare de voir des miiskineebe jeter leur qualité de toorobbe par-dessus bord et se livrer ouvertement à la pêche, ce qui équivaut évidemment à déchéance pour un tooroodo de souche.

Toutefois, en dépit des bouleversements sociaux intervenus, bouleversements qui sont essentiellement d'ordre politique et économique, les toorobbe continuent cependant de conserver une certaine primauté sur leurs concitoyens des autres castes. Le fait est surtout sensible au plan religieux, où les toorobbe occupent la quasi totalité des fonctions islamiques : marabouts et imans de mosquées. C'est au demeurant cette situation actuelle de la pseudo-caste des toorobbe, qui fournit de sérieuses présomptions, quant à son origine exclusivement islamique.


Le dénominateur commun aux toorobbe étant uniquement l'origine islamique, il est par conséquent clair que la caste se sera formée à partir d'éléments ethniques plutôt hétérogènes. L'on retrouvera, en effet, autant de Peul torodisés (Baa, Dem, Ja, Ngayɗo, Soh, etc.) que des Soninke (Sakho, Gasama), des Wolof (Njaay),), voire des Maures, par exemple, ceux que l'on désigne sous le nom de Helmoodinallankoobe, ou descendants de Aali Hamet Juuldo Kan du Dimar.
Le fait d'être convertis à une même religion a peut-être rapproché des groupes sociaux très différents par leurs mœurs, mais rapidement soudés par leur confession. Par-delà les divergences de l'origine sociale, se crée l'élément unificateur de la croyance religieuse, dont la forte tendance au nivellement est irrésistible. Les toorobbe avant la lettre sont peut-être simplement les premiers croyants, organisés tacitement en communauté supra-ethnique, dont les membres sont aussi solidaires entre eux, que le sont généralement les éléments constitutifs d'un groupe confessionnel, minoritaire de surcroît et conscient de sa faiblesse


C'est pourquoi, outre l'hétérogénéité des ethnies qui composent le groupe des toorobbe, il y aura encore la diversité des castes qui se sont fondues en lui. Ce groupement, originellement dépourvu de visée politique, et uniquement préoccupé de susciter des adhésions à la nouvelle religion, était fatalement ouvert et nécessairement accueillant, parce qu'il lui était vital d'élargir ses rangs pour sortir de sa situation isolée et minoritaire. Sans compter que l'Islam, comme toute religion révélée, est par définition exotérique, ignorant par conséquent la moindre discrimination dans le recrutement de ses fidèles.


De toute manière, cette hypothèse de l'hétérogénéité des castes et ethnies constitutives du groupe des toorobbe apparaît comme l'unique moyen, actuellement disponible, qui permet d'expliquer la diversité proprement illimitée des patronymes dudit groupe. Certains de ces patronymes sont plus anciens, et d'autres fort récents, ce qui atteste une poursuite de la « torodisation ». A cet égard, les toorobbe sont souvent assimilés aux perles (nyaabe) d'un collier, dont l'origine est par conséquent diverse, ou bien les toorobbe sont identifiés à l'écuelle du disciple d'école coranique (faandu almuudo), écuelle que remplissent les aumônes de toutes sortes, les meilleures comme les pires.

En tout cas, il est de notoriété sociale toucouleur qu'il suffit d'acquérir assez de savoir islamique, puis de se consacrer à l'activité religieuse pour devenir tooroodo de droit, en attendant la consécration de fait qui vient avec le temps, c'est-à-dire avec l'oubli collectif des origines véritables du nouveau tooroodo.

Sous réserve des omissions, imputables au caractère forcément limité de l'information, les patronymes non exhaustifs des toorobbe récents ou anciens sont, dans l'ordre alphabétique, les suivants, à savoir:

 

Aan, Aany, Aac, Aaw

Baa, Baal, Baan Baro, Baas Buso

Caam, Ceelo, Cooy

Daat, Deh, Dem

Fay

Gaajo, Gay, Gey

Ja, Jaako, Jallo, Jaany, Jaw, Jeng, Jiggo, Joop

Kaa, Kamara, Kan, Kebbe, Kely, Kontay, Kontey

Lamm, Ly

Maal, Mbac, Mbaay, Mbooc

Ndongo

Ngayɗo, Nget

Njaac, Njaay, Njoom

Nya, Nyaagan, Nyang

Sakho, Sal, Samm, Sao, Silla, Soh, Sook, Sumaare, Sy

Taal, Talla, Tambadu, Timbo, Tuure

Wan, Wany, Waar, Wat, Wele, Woon

Yaal

 

Vraisemblablement, ceux d'entre ces soixante et onze patronymes, qui ne se retrouvent dans aucune autre caste, ou s'y retrouvent fort exceptionnellement, appartiendraient aux premiers torodisés, c'est-à-dire islamisés. Tandis que les patronymes qui sont manifestement et largement représentés dans d'autres castes signifieraient que leurs porteurs toorobbe seraient de torodisation plus ou moins récente.

Quelle est, sommairement, la caractéristique de la caste des toorobbe ? C'est probablement le sentiment, voire la profonde conviction de sa supériorité intangible sur tous les non toorobbe.
Et il semble que cette conviction soit généralement partagée par lesdits non toorobbe. En effet, à l'unique exception des Peul du Fuuta-Tooro, considérés tels les égaux en « noblesse » des toorobbe — auxquels ils donnent parfois des femmes quoique très exceptionnellement, tandis qu'eux-mêmes n'en obtiennent pas des toorobbe — il apparaît que les Toucouleur des autres castes admettent la prééminence des toorobbe. Ceux-ci marquent leur supériorité (Bural) par leur hauteur, et une suffisance particulières, auxquelles l'on a donné le nom de tooroodaagu, ou caractère spécifique du tooroodo. Cette caractéristique distinctive est une impavidité totale et une certaine onctuosité du geste, tandis que la parole se veut sentencieuse telle celle du pontife. Fierté indomptable, volonté d'être tenu pour le meilleur confinant à la paranoïa : le tooroodo le plus misérable réagit positivement et immédiatement aux vociférations du griot (gawlo), en lui donnant ce qu'il possède de plus précieux. Le griot aurait en effet le don de réveiller en son généreux auditeur les souvenirs d'un passé guerrier et féodal. En général, certains non-toorobbe ne demandent pas mieux que de fournir des courtisans (watulaabe) aux toorobbe, lesquels sont d'autant plus consentants qu'ils sont persuadés de leur qualité de grands seigneurs, toujours prêts à l'altruisme (dokko) pour administrer la preuve de cette qualité. En compensation à cette générosité permanente et obligatoire, si ce n'est à cause d'elle, les toorobbe se satisferont moralement d'être reconnus par leurs concitoyens comme les guides, autant quand il est question de diriger la prière publique (denntal), que pour recevoir les honneurs apparents du pouvoir temporel. Ce sont les lots habituels du tooroodo, à moins qu'il ne soit véritablement un ignorant déclaré ou un parangon de stupidité.

Prééminence spirituelle et temporelle de fait, générosité obligatoire pour le maintien de cette primauté, fierté, enfin : tels sont les traits distinctifs du tooroodo. Toutefois, il faut encore y ajouter un sens aigu de l'honneur sur fond d'amour-propre (kersa) exclusif. Car, le tooroodo achevé comme le peul survivrait difficilement à la honte. Mais peut-être cela concerne-t-il plus précisément des générations disparues, car aujourd'hui l'impératif de sur-vie fait prendre aux toorobbe des accommodements répétés avec l'amour-propre légendaire. C'est ainsi que la situation économique difficile fait accepter au tooroodo certaines fonctions quelque peu « avilissantes », pour sa caste : il est domestique, manoeuvre d'usine, voire balayeur des rues à Dakar. Mais, après tout, son honneur est quasiment sauf, puisqu'il n'accepte ces fonctions qu'en dehors de sa région d'origine, et à la condition que son employeur soit étranger à son milieu : Français, Libano-Syrien, Dahoméen, ou Wolof à la rigueur. Il est en effet fort exceptionnel que le Toucouleur consente à se faire le domestique salarié d'un autre Toucouleur à moins que tous deux ne relèvent également de la Fonction publique, ayant ainsi un employeur commun et très anonyme.

Et comment le tooroodo parvient-il à concilier sa situation sociale prééminente avec sa qualité de domestique, comment cette contradiction est-elle assumée par exemple vis-à-vis des Toucouleur d'autres castes, avec lesquels le tooroodo demeure en contact ? La réponse à cette question n'offre nulle difficulté : dans la majeure partie des cas observés la hiérarchie sociale reste intacte, le tooroodo se comportant en homme qui n'oublie pas ses origines sociales, bien que les circonstances l'aient contraint à se placer comme domestique. La situation de domestique n'a pratiquement aucun retentissement psychologique apparent, ni chez le tooroodo, ni chez ses compagnons des autres castes, qui continuent d'accepter leur situation sociale traditionnelle. Dans les pires situations de bouleversement que l'on a pu observer, le tooroodo économiquement infériorisé n'est pas ostensiblement contesté par le nyeenyo, devenu économiquement plus élevé que lui.

L'on peut, d'une manière générale, en inférer une certaine rareté des conflits entre les castes, par exemple au sens du refus manifeste et public d'assumer sa catégorie sociale d'appartenance. Il peut sans doute advenir que le nyeenyo s'en prenne violemment au tooroodo, mais c'est bien souvent pour dénoncer l'absence de générosité de celui-ci. Ce faisant, le nyeenyo affirme donc son maintien à sa place, c'est-à-dire son infériorité apparente, et par voie de conséquence la supériorité — provisoirement en défaut mais non abolie — du tooroodo qu'il vitupère. Au demeurant, il suffit que le tooroodo « répare » sa faute, pour que le chantage du nyeenyo se mue en dithyrambe, et que la stratification sociale un instant menacée retrouve son équilibre. Qu'est-ce à dire, sinon que ce genre de conflit entre les castes prouve leur persistance, mais non point le contraire ? Et c'est sur le même plan qu'il convient de mettre ces frictions fréquentes entre castes de la même catégorie sociale libre (rimbe), voire entre les membres de la caste des toorobbe. Il arrive en effet que ces derniers se disputent la primauté sociale, nul d'entre eux ne consentant à accepter le rôle de second. Ou bien, ils entrent en émulation informulée, chacun d'eux procédant à tour de rôle à une destruction toujours plus importante de biens, lors des mariages et baptêmes, afin de frapper les esprits et obtenir ainsi la palme du plus aisé (galo), donc du supérieur social. N'est-ce pas, alors, que cette situation conflictuelle sous-jacente à toute caste dirigeante constitue un nouvel élément, pour attester la permanence de la caste, tout au moins au plan de la subjectivité ?

 

 Thierno Yero BA et Dawuda David DUPUY

Ceerno Yero BA, Marabout du village Torodo de Thiawalol