* Les subalbe (sing. cubballo) *

 

 

Les Pêcheurs ccubalos du village de Ngawlé

Pêcheurs Subalbe du village de Ngawle

 

La profession exercée par les subalbe (pêcheurs) peut induire en erreur, quant à la place de cette caste dans le consensus social. En fait, bien qu'ils exercent une profession qui les assimile d'une certaine manière aux nyeenybe, les subalbe ont en commun avec les trois précédentes castes d'appartenir au même ordre des rimbe, à savoir les hommes libres auxquels l'autorité sociale sera directement ou indirectement dévolue, autorité temporelle comme spirituelle. Cette dévolution d'autorité sera, bien entendu, proportionnelle à la plus ou moins grande élévation (ndimaagu) de l'homme dans les strates des rimbe. De sorte que les subalbe pourront localement détenir certains pouvoirs politiques (chefferie de village par exemple), apparemment au même titre que les toorobbe, sebbe et jaawambe, tandis que les toorobbe, et un nombre infime de jaawambe détiendront le pouvoir religieux, tout au moins pour la majorité écrasante des effectifs de ce dernier pouvoir. Les subalbe ont-ils été exclus de l'autorité religieuse, parce qu'ils étaient les seuls rimbe exerçant une profession permanente, à savoir la pêche ? Est-ce à cause de cette profession qu'ils sont rangés plus facilement parmi les rimbe huunybe, à savoir les hommes libres mais courtisans ? Rien n'est en tout cas moins sûr, car les sebbe et les jaawambe n'exercent aucune profession spéciale, et pourtant ils sont également considérés tels des rimbe huunybe.

Les subalbe, dont certains seraient d'origine wolof, se sont évidemment installés à proximité des cours d'eau; les villages riverains du fleuve Sénégal et du marigot de Doué sont, sinon entièrement habités par les subalbe, du moins comportent toujours leur important quartier de subalbe, que les filets (saakit) et une odeur permanente de poisson mai séché signalent à l'attention la moins exercée.

La caste des subalbe aura les patronymes de :



·                                 Beey

·                                 Caam, Cubu

·                                 Diba

·                                 Faal

·                                 Gaajo, Gay, Gey

·                                 Jaak, Jaako, Jaatara, Jaw, Jeey, Jool, Joop, Juk

·                                 Kome, Kontey

·                                 Loo

·                                 Maal, Mbay, Mbooc

·                                 Nget

·                                 Njuk, Njaay

·                                 Nyang

·                                 Paam

·                                 Saak

·                                 Sal, Saar, Seek, Soh, Sy

·                                 Waad

            Woon

 

 

Il y a néanmoins lieu de faire quelques distinctions entre les subalbe, étant donné qu'ils ne sont pas tous nécessairement des pêcheurs. Ainsi les Gay de Duungel (département de Podor) s'abstiendraient généralement de capturer le poisson, et l'on infère de là qu'ils fournissent à la caste des subalbe son aristocratie politique, tout au moins dans une certaine province du Fouta. Quant aux Jeey de Jaarangel (département de Podor) ils auraient choisi de chanter les louanges et les exploits (pekaan) de leurs congénères, agissant en cela conjointement avec les maabube suudu Paate, auxquels il arrive de glorifier les subalbe bien qu'ils soient plutôt laudateurs spécialisés des Peul.


Il y aura enfin les Kome et les Saar, qui sont les détenteurs du savoir magique propre aux subalbe. Les Saar sont de loin les plus notoires à cet égard, car leur village Ngawle près de Podor) est un lieu de pèlerinage pour maints subalbe, qui viennent s'y recueillir sur la tombe de leur sainte patronne Penda Saar.


Sans doute, les subalbe sont couramment réputés, par leurs concitoyens des autres castes, comme gens à l'esprit aussi ouvert que celui du poisson (haGGille liingu), c'est-à-dire obtus en fait, mais, c'est là une croyance assez contradictoire avec ce savoir magique dont les subalbe administrent tous les jours des preuves formelles.


Le cubalaagal, caractéristique distinctive des subalbe, peut être défini d'une part comme affectivité relative à l'eau et, d'autre part, comme maîtrise suprême de l'élément liquide. L'aspect affectif c'est la distinction faite par les subalbe entre les vivants cours d'eau et les étendues immobiles quasiment mortes. Les « eaux vives », fleuves, rivières et marigots seront assimilées à des êtres humains, et respectées en conséquence par les subalbe, qui ne se désaltéreront nulle part ailleurs (yari maayo). Par contre, les étendues immobiles, puits et lacs, susciteront le mépris et les sarcasmes des subalbe, qui y verront des eaux sans vie, inaptes par conséquent à étancher la soif d'un vrai cubballo (yaraa dedeele). Il est probable que cette attitude affective procède simplement de la plus grande richesse des « eaux vives », dans la mesure où celles-ci permettent le déplacement des personnes (pirogues), tout en fournissant directement et indirectement la subsistance au moyen de la pêche et de l'agriculture. Car, les subalbe se livrent également à l'activité agricole sur les berges fluviales (pale), après le retrait de l'inondation.


Mais, par-delà cette affectivité somme toute motivée, le cubalaagal c'est une maîtrise suprême de l'élément liquide, une maîtrise magicienne, qui connaît les secrets les plus terrifiants de l'eau. Non seulement celle-ci recèle en son sein un peuple naturel, qui est offensif, tel le crocodile (nooro), le lamentin (liwoogu), et l'hippopotame (ngabu) chavireur de pirogues, mais encore l'eau est habitée par des génies redoutables (munuuji maayo e seytaneeji ndiyam).

En conséquence, tel son homologue à fusil, le chasseur qui opère sur la terre ferme, le cubballo se considère comme un chasseur aquatique, en butte à des obstacles tout autant sérieux, voire plus dangereux. D'où la gamme étendue de son savoir magique incantatoire, dont quelques applications banales seront mentionnées. Avant toute chose, la magie du cubballo a valeur d'antidote, prémunissant son détenteur contre la honte de rentrer bredouille au logis, et capable par conséquent de lui garantir bonne prise (cefi gawirDi). Ensuite, cette magie permet à son homme, souvent menacé, d'assurer sa protection contre les animaux et génies aquatiques (cefi paddinirDi), comme d'obtenir la faveur de Ces génies.


La magie des subalbe pourra par ailleurs être offensive, Li savoir interdire toute capture du poisson aux concurrents de la même caste cubballo ou d'une caste différente, soit ceddo, soit maccudo, ces deux derniers mentionnés pratiquant fréquemment le métier de pêcheur en guise d'activité secondaire, fort rentable au demeurant.

La magie offensive servira tout aussi bien à la vengeance d'un affront subi, l'adversaire du cubballo pouvant alors avoir la désagréable surprise de se retrouver avec une malencontreuse et mystérieuse arête de poisson dans la gorge (fenGre), arête magique qui n'a besoin par conséquent d'autre vecteur que la simple eau de boisson ...

 

Mais à l'opposé de ce pouvoir offensif la magie du cubballo se fera volontiers thérapeutique, libérant (loggidde) la gorge de l'irritante arête, ou calmant instantanément la douloureuse piqûre d'un poisson redoutable (moccude yuwannde hoDaandu). Par-dessus tout, cette magie s'avère capable de traiter la maladie mentale consécutive à l'action néfaste des génies aquatiques, et tel n'est certainement pas son moindre mérite.

 

Les subalbe sont par conséquent les maîtres incontestés des eaux, où leurs concitoyens des autres castes admettent leur compétence exclusive et les redoutent sincèrement. Ces concitoyens demeurent, en effet, fermement persuadés qu'il est au pouvoir des subalbe d'évoquer des crocodiles, et autres calamités fluviales, dans n'importe quel village — fût-il très éloigné des cours d'eau — et de le rendre ainsi définitivement inhabitable. C'est la raison pour laquelle nulle personne ne s'avisera de manquer de respect au jaaltaade, ce savant doyen des subalbe que son titre place sinon à la tête du village, du moins parmi les notabilités importantes du cru.

Il est dès lors probable que le jaaltaade, qui dispose de sa magie, ne s'estime pas le moins du monde inférieur au tooroodo, vis-à-vis duquel son indépendance semble moins aléatoire que celle de ses deux autres congénères rimbe huunybe, à savoir le sooma jaawando et le jagaraf ceddo.

Avec les subalbe la catégorie sociale libre (rimbe) se trouve close. Mais, c'est une catégorie dont la hiérarchie interne demeure floue en dépit des strates constitutives, c'est-à-dire rimbe ardiibe et rimbe huunybe. 


Ce qui est certain c'est que la caste des toorobbe est récente elle est parvenue à s'imposer au moyen de l'Islam, qui lui a permis d'investir le pouvoir politique et de s'annexer la terre. A l'heure actuelle, les toorobbe constituent l'écrasante majorité des cadres sociaux traditionnels toucouleur — singulièrement au plan de la direction spirituelle islamique — et détiennent également la propriété de la presque totalité des terres cultivables.
Selon notre hypothèse, la primauté sociale des toorobbe se serait progressivement établie par éviction des sebbe, anciens souverains et guerriers, vaincus et contraints à l'oisiveté : leur courtisanerie à l'égard de leurs vainqueurs n'a d'autre cause que leur dépossession.


Le processus serait, quant au résultat final, à peu près identique pour ce qui concerne les jaawambe, à savoir l'appauvrissement. Si les jaawambe étaient originairement Peul, ils sont aujourd'hui en rupture d'ethnie et d'élevage, donc de cheptel ; s'ils étaient conseillers du prince, le rôle est devenu sans objet depuis la conquête française ; s'ils étaient parmi les premiers islamisés, en revanche ils sont demeurés à l'écart du mouvement de torodisation. De quelque manière qu'ils soient considérés, les jaawambe, en raison surtout de leur effectif réduit, ne seront pas parvenus à résister aux toorobbe, en leur opposant, par exemple, une aristocratie autonome. Les jaawambe sont donc actuellement réduits à se soumettre aux toorobbe, ne serait-ce que pour en obtenir leur subsistance.


Quant aux subalbe, s'ils sont peu soumis aux toorobe, la raison en est claire : c'est que leur situation économique est demeurée pratiquement inchangée, consistant en des activités de pêche et d'agriculture. Les remaniements sociaux n'ont pas entraîné en ce qui les concerne une véritable dépossession matérielle.

 

 

 

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Le Pekhane, un patrimoine culturel immatériel fluvial

 

Ngari Ngawlé - Artiste chanteur de Pékan

 Ngari Ngawle - le plus grand Chanteur de Pékan Subalo du village de Ngawle