* Les jaawambe (sing. jaawando)*

 

 

Famille Jaawambé 

Famille Jaawambe, village de Gawdé Jaawambe

 

Assurément, les patronymes des jaawambe sont en nombre fort limité, comparativement aux deux castes précédentes. Ces patronymes sont en outre spéciaux aux seuls jaawambe, et ne seront donc présents dans aucune autre caste toucouleur. Le jaawando du Fuuta-Tooro se reconnaîtra pour ainsi dire infailliblement, au fait constant qu'il porte l'un de ces dix patronymes, qui sont respectivement :

 

·                                 Basum, Bookum

·                                 Ceen

·                                 Daf

·                                 Kaam

·                                 Laah

·                                 Njaade, Njiim

·                                 Nyaan

·                                 Saam.

 

 

Nul autre patronyme ne serait jaawando, encore que Laah soit susceptible de se muer quelquefois en Laat ou Bacily. Mais, c'est un simple cas de soninkisation, vraisemblablement dû au voisinage géographique avec les Soninke ou Sarakolle. Il se trouve au reste que les Laah (Laat ou Bacily) seraient pour ainsi dire les inférieurs des autres jaawambe, auxquels ils fournissaient jadis des serviteurs. Tandis que les Njaade s'adonnaient plutôt à l'élevage, Nyaan, Basum et Saam avaient une préférence marquée pour le savoir maraboutique, Bookum, Daf et Njiim, quant à eux, inclinant nettement à la courtisanerie, comme conseillers de prédilection des hommes en place. D'où le titre distinctif, sooma, assimilable au jagaraf ou mbenyuganna en usage chez les sebbe. Cette appellation de sooma, qui appartient généralement au clan des Bookum, est par ailleurs couramment utilisée comme anthroponyme féminin ou masculin.

 

Si le nombre de patronymes des jaawambe est réduit, la caste elle-même est, d'autre part, fort localisée, sa présence importante apparaissant limitée à quatre villages du Fuuta-Tooro :

 

 

·                                 Mbumba (département de Podor)

·                                 Cilony

·                                 Kanel

·                                 Seeno-Paalel (département de Matam)

 

 

A Mbumba, la concentration des jaawambe est relativement faible, se résumant à quelques familles dispersées dans le village, familles dont les fondateurs seraient selon toute probabilité arrivés surtout du Boseya. Il apparaît, en effet, que les deux fractions jaawambe du Fuuta-Tooro y seraient entrées par Doolol (près de Matam), et par Kaédi. Or, les jaawambe arrivés au Fuuta-Tooro par Kaédi se seraient dispersés dans le Boseya, notamment à Cilony et Bokkijawe, localités où ils sont en nombre assez important. Tandis que les jaawambe infiltrés par Doolol seraient allés à Kanel et Seeno-Paalel.


A Kanel, la caste des jaawambe est considérable. Son installation est vraisemblablement contemporaine de la fin de la dynastie kolyenne. Sous la conduite de leur doyen, Ceerno Sidiiki, les jaawambe ne trouvèrent dans ce qui s'appelle aujourd'hui Kanel que l'unique Peul Jekes, qui ne semble pas avoir laissé de descendance. A l'heure actuelle, les descendants de Ceerno Sidiiki forment la moitié du village de Kanel, c'est-à-dire le quartier de Celol, dont les jaawambe sont donc les maîtres. Ils y sont propriétaires terriens et imans de leur mosquée. L'autre moitié de Kanel, le quartier dit Laao est le fief des toorobbe. Bien que postérieur à Celol, Laao semble avoir d'emblée obtenu le pouvoir politique pour l'ensemble du village, tout en possédant également ses propres terres de culture et sa mosquée. Propriétaires et imans sont évidemment toorobbe.


Quant au quatrième village, Seeno-Paalel, c'est un fief exclusif des jaawambe, qui y sont toujours propriétaires terriens, détenteurs du pouvoir politique et imans de la mosquée. Cotte mosquée serait la seconde, quant à l'ancienneté, après celle du village de Appe, et avant vingt-huit autres, toutes mosquées érigées sur les instances du premier Almaami Abdul Kader Kan de KoBillo. Sur le plan religieux, Seeno-Paalel aurait, d'autre part, fourni l'un des premiers pèlerins toucouleur à la Mecque, à une époque où le voyage s'effectuait à pied. Ce pèlerin jaawando, connu sous le nom de Haaj Bubakar Bookum, n'a plus aucune famille à Seeno-Paalel, son village d'origine.

Seeno-Paalel aurait d'abord appartenu aux Peul, qui y accueillirent les jaawamde. A la suite d'un conflit entre les deux groupes, un jaawando fut tué. Par représailles, les jaawambe s'emparèrent de l'ensemble du village, qu'ils placèrent sous leur domination. L'événement intervint vers 1778, au cours des premiers mois de l'installation du premier Almaami, lequel avant d'accéder à cette dignité aurait été successivement disciple et maître de Koran dans ledit village.
N'est-il pas, dès lors, pertinent de songer que la liquidation des Peul, de Seeno-Paalel, par les jaawambe et à leur profit, a d'une certaine manière obtenu la bénédiction de l'Almaami Abdul Kader Kan, très probablement acquis à son ancienne école et donnant somme toute la préférence aux jaawambe islamisés contre les Peul encore païens ?

 

Quant aux origines lointaines des jaawambe, le problème est encore loin d'être éclairci, bien que la caste soit limitée dans ses patronymes comme dans sa dispersion géographique. Aux dires de certains informateurs, les jaawambe sont des Peul toucoulorisés ; selon d'autres — à savoir les jaawambe eux-mêmes — ils seraient originaires du Kaarta, si ce n'est plus approximativement du Soleil Levant (funaange). C'est en fuyant les guerres que certaines familles jaawambe seraient passées sur la rive droite du Sénégal, à une période non précisée. Mais, lors de ce passage d'est en ouest, les jaawambe étaient-ils déjà islamisés ? Il le semble bien, encore que l'on ignore quelle espèce de guerres ils fuyaient, s'ils étaient déjà jaawambe, et pourquoi ils sont restés en dehors de la torodisation, dont ils remplissaient pourtant la condition majeure, à savoir islamisation effective ?

 

Le dénominateur commun aux jaawambe est à coup sûr l'intelligence pénétrante, c'est-à-dire une certaine faculté d'adaptation aux circonstances variables de l'existence. C'est à tout le moins ainsi que l'opinion populaire toucouleur définit les représentants de cette caste sociale (Joyre ko jaawanɗo jey). Et si les jaawambe — dont l'effectif est fort réduit — ne se sont pas hissés au sommet social parmi les toorobbe, en revanche ils n'admettent la prééminence de ceux-ci qu'autant que cette soumission apparente sert leurs intérêts. Ainsi, le jaawando, sans aucunement se saisir comme l'inférieur du tooroodo, ne dédaigne pas de vivre sous son ombre tutélaire, avec d'autant plus de facilité et d'insistance que le tooroodo est riche ou puissant. A tort ou à raison, le jaawando est réputé connaître l'art et la manière infaillibles pour se conquérir, dans un délai fort bref, une place sociale de premier plan.
Le processus est somme toute simple, dans la mesure où le jaawando est notoirement habile à la courtisanerie (mbatulaagu), laquelle en ce qui le concerne se traduit généralement par une certaine facilité d'élocution, par ailleurs constamment disponible pour faire les frais d'une conversation (yeewtere) brillante et prolongée.

 

En outre, du point de vue de la collectivité sociale, la conviction établie est que tout problème villageois, pour ardu qu'il soit, verra fatalement sa solution jaillir de l'esprit du jaawando, à la diplomatie duquel nulle négociation difficile ne saurait d'autre part résister bien longtemps. Ces précédentes qualités de souplesse voire bassesse, de beau parleur et négociateur habile, dont le jaawando sait progressivement faire montre, parviennent aisément à l'imposer comme le factotum indispensable qu'un tooroodo riche ou puissant, sinon candidat à la puissance, se cherche parfois. Ce factotum c'est le jaawando qui le fournissait hier, et qui le fournit encore aujourd'hui car à cet égard il semble que le rôle du jaawando auprès du tooroodo ne soit pas entièrement achevé, tout au moins dans le Damga, le Boseya et le Laao. 

Mais, cette place que le jaawanɗo conquiert auprès du prince, ou de la puissance d'argent, ne serait obtenue et conservée par son titulaire qu'à la force de l'intrigue. Le jaawando sait rapidement dresser une solide barrière entre son maître et l'entourage en se servant de la délation (jiBoowo ou seytaane). Mettant constamment son protecteur en garde contre tout le monde, le jaawando parvient alors à faire audit maître un nombre respectable d'ennemis. Ce qui a pour conséquence de permettre sans coup férir au jaawando de se poser en unique ami du « persécuté ». En tout cas, cette fourberie qui le caractérise socialement, surtout depuis le « coup de Tiggere » il semble faire généralement tenir le jaawando pour si redoutable que son amitié n'est pas vraiment recherchée, parce que considérée comme empoisonnée. Et si malgré tout l'on a un ami jaawando, le groupe social recommande instamment de l'« exorciser » en le rebaptisant pullo (peul), ensuite de le garder jusqu'à la mort et ne le lâcher jamais, sans quoi il n'aurait nul scrupule pour divulguer les secrets de l'ami de la veille : c'est sa manière de se venger de la disgrâce.

 

 Famille Jaawambe de Kanel

Famille Jaawambe de Kanel