* Origine des Laobé,

 

des Peuls et des Toucouleurs *

 

Selon Cheikh Anta DIOP « L’Afrique Noire Pré-coloniale »

 

L_Afrique_Noire_Pr_coloniale___Cheikh_Anta_Diop

 

 

Origine des Laobé

 

Ils constitueraient une fraction de survivants du peuple légendaire des Sao. En effet, que savons-nous de ces derniers, d’après les manuscrits de Bornou et d’après les fouilles de M.Lebeuf et de feu mon professeur Marcel Griaule ?

 

 

  1. Leur nom : Sao, ou Sow, ou So ;
  2. Ils étaient des géants ;
  3. Ils passaient des nuits entières à danser ;
  4. Ils ont laissé d’innombrables figurines de terre cuite ;
  5. Ces statuettes révèlent un type ethnique à crâne piriforme.

 

Or, nous retrouvons, identiquement, ces cinq traits chez les Laobé. Ils portent comme seul nom totémique, celui de Sow, pris à tort pour un nom Peul. Le seul objet sacré qui leur soit resté, l’instrument avec lequel ils sculptent, est le Sao-ta. Ils sont des géants, hommes et femmes atteignent en moyenne 1 mètre 80 et les hommes, très facilement, 2 mètres et plus. Ils ont des membres d’une beauté extraordinaire, et sont toujours taillés en athlètes. Ils ont un crâne piriforme identique à celui du type ethnique révélé par les statuettes Sao.

La seule profession du Laobé est de tailler dans le bois, pour toutes les autres castes de la société Africaine, et non pas seulement pour les Peuls, des ustensiles de cuisine qu’ils fabriquent avec des troncs d’arbres. La femme Laobé modèle des figurines de terre cuite pour les enfants des autres castes. Les Laobé, en particulier les femmes, aiment beaucoup la danse ; elles sont présentes dans toutes les fêtes et manifestations locales. Leur danse principale, au Sénégal, est le Koumba Laobé Gâs.

 

On a considéré, à tort, les Laobé comme une caste de sculpteurs des Peuls et des Toucouleurs. Cette erreur provient en partie du fait qu’ils parlent la langue de ces deux peuples. On oublie de constater que les Laobé sont toujours bilingues, du moins au Sénégal. Ils parlent avec autant de facilité le Walaf et le Peul ; or leur accent en Walaf est différent celui du Peul et du Toucouleur, ce qui ne s’expliquerait pas s’ils appartenaient au même groupement ethnique que ces derniers et ne différaient d’eux que par la caste. Les Laobé semblent être un peuple qui a perdu sa culture et dont les éléments dispersés s’adaptent, au hasard des circonstances, en apprenant les langues des régions où ils séjournent. Les noms totémiques autres que Sow qu’ils portent reflètent leur métissage avec les Peuls, Toucouleurs et autres groupements. L’inverse est d’ailleurs vrai : c’est ainsi qu’on expliquerait que les Peuls puissent porter le nom de Sow, à côté de Ba et Ka.

 

Les Laobé vivent ainsi dispersés dans les différents villages du Sénégal. Ils n’ont pas de demeure fixe : il est inexact de dire qu’ils habitent le Fouta Toro ou le Fouta Djallon, pays des Toucouleurs et des Peuls. Ils constituent des groupements sporadiques au sein de peuples plus importants. Ceux du Sénégal ne peuvent plus localiser  leur berceau ; leur organisation sociale est complètement dissoute ; ils n’ont plus de chefs traditionnels. La personne la mieux considérée du groupe monte sur un mulet, tandis que les ânes sont réservés aux autres. Ainsi faisait Med Sow Wediam, un Laobé très influent, mais qu’on ne pouvait, à proprement parler, appeler un roi ; du reste, il dut surtout son influence à sa conversion au mouridisme d’Ahmadou Bamba. Les Laobé jurent sur le Sao Ta, qui sert à la fois à sculpter et à circoncire les jeunes. La circoncision aurait été empruntée aux populations avoisinantes.

 

 

Origine des Peuls

 

 

On pourrait croire au premier abord que le rameau Peul s’est formé dans la région de l’Afrique Occidentale où les Maures sémites et les Nègres sont restés longtemps en contact. Si l’idée d’un métissage doit être retenue, son berceau est à chercher ailleurs, malgré les apparences. Les Peuls, comme les autres populations de l’Afrique Occidentale, seraient venus de l’est, mais plus tardivement. On peut étayer cette idée par un fait capital, le plus important peut-être qu’on puisse apporter jusqu’à présent. Il s’agit de l’identification des deux seuls noms totémiques typiques des Peuls avec deux notions également typiques des croyances métaphysiques égyptiennes : le Ka et le Ba.

 

D’après Moret, le Ka est l’Etre essentiel, la partie ontologique de l’individu qui existe au ciel. Aussi dans les textes de l’Ancien Empire, on employait l’expression : passer à son Ka, pour dire mourir. Le Ka, uni au Zet, forme le Ba, l’être complet qui réalise la perfection et qui est un habitant du ciel.

Zet est la partie de l’être qu’on purifiait dans « le bassin du Chacal » selon la religion égyptienne. Set (z n’existe pas en walaf et devient automatiquement s quand il se trouve dans un mot étranger intégré dans la langue), set signifie propre, en walaf. Il n’est visiblement pas identifiable au troisième nom totémique, Sow, que portent parfois les Peuls.

Par contre, Ka et Ba, ces deux notions ontologiques égyptiennes, sont des noms propres authentiquement Peul, les seuls qu’ils devaient porter à l’origine.

Ka, ou Kao, signifie en égyptien ancien, haut, dessus, grand, mari, étalon, hauteur, d’où la description du mot par un hiéroglyphe composé de deux bras levés vers le ciel. Il a encore la même signification en walaf et l’on doit penser au Kaou – Kaou évoqué ci-dessus.

Ba, en égyptien, est figuré par un oiseau muni d’une tête humaine et qui vit au ciel ; il désigne également un oiseau terrestre à long cou : Bâ signifie autruche, en walaf. On voit donc que ces notions de la métaphysique égyptienne auraient connu des sorts différents suivants les peuples qui les ont transmises ; tandis qu’en walaf, le sens égyptien est conservé, en Peul, les termes sont devenus des noms propres.

On sait que jusqu’à la Sixième dynastie, époque de la révolution osirienne (- 2100), seul le pharaon avait droit à l’immortalité et, par conséquent, jouissait pleinement de son Ka et de son Ba ; on sait aussi que plusieurs pharaons ont porté ce nom, entre autres le roi Ka de l’époque protodynastique, dont le tombeau a été découvert à Abydos, par Amélineau. Le nom de la branche Peule des Kara, ou Karé, proviendrait de Ka + Ra ou Ka + Ré.

 

Les autres noms que portent les Peuls, tels que Diallo, seraient, malgré les apparences, acquis postérieurement. Quant à leur langue, elle forme une unité naturelle avec les autres langues de l’Afrique Noire, en particulier avec le walaf et le sérère, comme ce sera démontré.

 

La haine relative qui a existé, dans le temps, entre Peuls semi-nomades et Africains sédentaires, s’explique par la différence des modes de vie : il est fréquent que les Peuls profitent de l’absence de surveillance des champs pour y faire brouter leurs troupeaux : de là viendrait l’origine du mal, car ce fait est loin d’être accidentel, on ne saurait exagérer son importance. Mais l’idée d’une hégémonie Peule en Afrique Occidentale relève de la légende ; elle n’est pas conforme aux documents. D’après Kâti et Sâdi, Sonni Ali fit plusieurs expéditions contre les Peuls ; il détruisit pratiquement le clan des Sangaré (San – Ka – Ré) au point que les survivants puissent se grouper à l’ombre d’un seul arbre.

A la suite de l’une de ces expéditions, Sonni Ali distribua plusieurs captives Peuls comme « concubines » à ceux des lettrés de Tombouctou qui étaient ses amis ; Sâdi rappelle que l’une de celles-ci était sa grand-mère.

L’idée selon laquelle le nomade Peul était craint en Afrique Noire précoloniale n’est également pas fondée sur des faits. Elle procède d’un point de vue a priori qui a pour but de faire à tout prix l’apologie de la vie pastorale, pour des raisons qui sont particulières aux auteurs. Au contraire, Sâdi insiste sur l’insignifiance de la force matérielle et sociale du nomade qui, par le fait qu’il se déplace tout le temps, n’a pas l’occasion et la possibilité d’accumuler une puissance dangereuse pour le sédentaire.

 

 

Origine des Toucouleurs

 

 

On trouve aujourd’hui, chez les Nouer, dans le Soudan (Khartoum) sur le Haut-Nil, sans altération, les noms totémiques des Toucouleurs qui vivent sur les rives du Sénégal, actuellement, à des milliers de kilomètres de distance. Il faut rappeler que noms totémiques et noms ethniques sont identiques, comme étant le nom même du clan.

 

 

Soudan (Khartoum)                   Sénégal (Fouta Toro)

 

Kan                                             Kan

Wan                                             Wan

Ci                                                 Sy

Lith                                               Ly

Kao                                              Ka (Peul)

 

 

Dans la même région, à l’endroit appelé Nuba Hills (collines de Nubie) vivent les deux tribus des Nyoro et des Toro. Ces deux noms jalonnent, en quelque sorte, la moie suivie par la migration Toucouleur depuis le Haut-Nil. La région, entre le Sénégal et le Niger, où les Toucouleurs séjourneront un certain temps, s’appellera le Nyoro ; quand ils arriveront sur les deux rives du fleuve Sénégal, la région s’appellera le Fouta Toro. Lorsqu’une fraction descendra, avec Maba Diakhou, du temps de Faidherbe (1865), jusqu’en Gambie, le pays prendra le nom de Nyoro-du-Rip, ce dernier mot étant le nom ancien de la région, avant l’arrivée des Toucouleurs.