* Contes Initiatiques Peuls *

 

 de Amadou Hampâté Bâ

 

" Si vous voulez sauver des connaissances et les faire voyager à travers le temps, disaient les vieux initiés bambaras, confiez-les aux enfants."

  

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Le conte Njeddo Dewal présente un intérêt tout particulier en ce qu'il pose, dès le départ, le problème de l'origine des Peuls. Il nous décrit en effet le pays fabuleux de Heli et Yoyo ou il y a très, très longtemps, avant leur dispersion à travers l'Afrique, les Peuls auraient vécu heureux, comblés de toutes les richesses et protégés de tout mal, même de la mort. Par la suite, leur mauvaise conduite et leur ingratitude auraient provoqué le courroux divin. Guéno (le Dieu suprême, l'Eternel) décida de les châtier et suscita à cet effet une terrible et maléfique créature, Njeddo Dewal la grande sorcière, dont les sortilèges feront tomber sur les malheureux habitants de Heli et Yoyo des calamités si épouvantables que, pour y échapper, ils devront fuir à travers le monde.

Seuls des êtres très purs (Bâ-Wâm'ndé et sa femme, Kobbou le mouton miraculeux, Siré l'initié et, plus tard, Bâgoumâwel l'enfant prédestiné) pourront lutter contre la terrible sorcière et, finalement, triompher d'elle grâce à l'aide de Guéno.

 

 

Généalogie mythique de Njeddo Dewal d'après la cosmogonie du Mandé

 

 

Avant la création du monde, avant le commencement de toute chose, il n'y avait rien, sinon UN ETRE. Cet Etre était un vide sans nom et sans limite, mais c'était un vide vivant, couvant potentiellement en lui la somme de toutes les existences possibles.

Le temps infini, intemporel, était la demeure de cet Etre-Un.

Il se dota de deux yeux. Il les ferma: la nuit fut engendrée. Il les rouvrit: il en naquit le jour.

La nuit s'incarna dans Lewrou, la Lune. Le jour s'incarna dans Nâ'ngué, le Soleil.

Le Soleil épousa la Lune. Ils procréèrent Doumounna, le temps temporel divin.

Doumounna demanda au temps infini par quel nom il devait l'invoquer. Celui-ci répondit: "Appelle-moi Guéno, l'Eternel."

Guéno voulut être connu. Il voulut avoir un interlocuteur. Alors il créa un oeuf merveilleux, comportant neuf divisions, et y introduisit les neufs états fondamentaux de l'existence.

Puis il confia l'oeuf au temps temporel Doumounna. "Couve-le avec patience, lui dit-il. Et il en sortira ce qui en sortira."

Doumounna couva l'oeuf merveilleux et le nomma Botchio'ndé.

Quand cet oeuf cosmique vint à éclore, il donna naissance à vingt êtres fabuleux qui constituaient la totalité de l'univers visible et invisible, la totalité des forces existantes et de toutes les connaissances possibles.

Mais, hélas, aucune de ces vingt premières créatures fabuleuses ne se révéla apte à devenir l'interlocuteur que Guéno avait désiré pour Lui-même.

Alors, il préleva une parcelle sur chacune des vingt créatures existantes. Il les mélangea, puis, soufflant dans ce mélange une étincelle de son propre souffle igné, il créa un nouvel Etre: Neddo, l'Homme.

Synthèse de tous les éléments de l'univers, les supérieurs comme les inférieurs, réceptable par excellence de la Force suprême en même temps que confluent de toutes les forces existantes, bonnes ou mauvaises, Neddo, l'Homme primordial, reçut en héritage une parcelle de la puissance créatrice divine, le don de l'Esprit et la Parole.

Guéno enseigna à Neddo, son interlocuteur, les lois d'après lesquelles tous les éléments du cosmos furent formés et continuent d'exister. Il l'instaura Gardien et Gérant de son univers et le chargea de veiller au maintien de l'harmonie universelle. C'est pourquoi il est lours d'être Neddo.

Initié par son créateur, Neddo transmit plus tard à sa descendance la somme totale de ses connaissances. Ce fut le début de la grande chaîne de transmission orale initiatique.

Neddo, l'Homme primordial, engendra Kîkala le premier homme terrestre, dont l'épouse fut Nâgara.

Kîkala engendra Habana-Koel: "chacun pour soi".

"Chacun pour soi" engendra Tcheli: "Fourche de la route".

"Fourche de la route" eut deux enfants: l'un, le "Vieil Homme" (Gorko - Mawdo), représenta la Voie du Bien; l'autre, la "Petite Vieille Chenue" (Dewel - Nayewel), représenta la Voie du Mal. Il en sortit deux postérités de tendances contraires:

Le "Vieil Homme" engendra Neddo - Mawdo,  l' "Homme digne de considération", qui lui-même mit au monde quatre enfants: "Grande Audition", "Grande Vision", "Grand Parler" et "Grand Agir".

Sa soeur, la "Petite Vieille Chenue", engendra elle aussi quatre enfants: "Misère", "Mauvais sort", "Animosité" et "Détestable".

 

Comme on le voit, c'est à partir de "Fourche de la Route", lui-même succèdant à "Chacun pour soi", que les voies du Bien et du Mal se précisèrent.

Le "Vieil Homme" devint l'incarnation du Bien. La "petite vieille chenue" devint l'incarnation du Mal.

Njeddo Dewal est une incarnation légendaire Peule de Dewel-Nayewel, la "Petite Vieille Chenue", appelée Moussokoronin Koundjé par les Bambaras.

 

 

Mythe de la Création et Généalogie Mythique

 

 

Ce mythe de la création est commun à presque toutes les ethnies de la savane en Afrique occidentale (ancien Bafour), avec des variantes suivant les ethnies, les régions ou les conteurs, selon qu'ils veulent mettre l'accent sur tel ou tel aspect de la création.  

 

Les Peuls possèdent par ailleurs un mythe de la création qui leur est spécifique, fondé sur le symbolisme du lait, du beurre et du bovin. Mais à l'époque ou ils furent vaincus par Soundiata Keïta (fondateur de l'Empire du Mandé, ou Mali) et déportés du Nord au Sud, ils s'incrustèrent si bien dans le système culturel du Mandé qu'ils adoptèrent une partie de sa cosmogonie, à quelques variantes près, au point qu'il n'est plus possible de faire le départ entre les cosmogonies Peule ou Bambara. Les personnages clés du mythèe appartiennent désormais à l'une et l'autre culture.

Pour mieux s'intégrer à la société, les Peuls adoptèrent également quatre Noms de clan (diamu en Bambara, yettore en Peul) afin de se conformer au système quaternaire du Mandé. Les quatre clans Peuls sont donc des emprunts. A l'origine, les Peuls n'avaient que des Noms de tribu: les Bâ, par exemple, sont en fait des Wouroubé. Plus on s'écarte vers l'est de la zone culturelle du Mandé et du delta Nigérien, moins on trouvera de Peuls portant un Yettore; ils porteront le nom de leur tribu.

 

Comme on peut le voir dans la généalogie qui descent de l'Homme primordial (Neddo), à un certain moment l'unité est rompue. Deux voies apparaissent : celle du Bien avec le "vieil Homme", et celle du Mal, du désordre, de l'anarchie avec la "Petite Vieille chenue". La lutte entre le bien et le mal est monnaie courante dans les récits de la tradition Africaine, et par souci moral on fait toujours triompher le bien; en fait, les deux principes sont inséparables et considérés comme tellement unis qu'ils constituent l'endroit et l'envers d'un même rond de paille.

L'Homme étant le point de rencontre de toutes les influences et de toutes les forces (en tant que résumé des vingt premiers êtres et réceptacle de l'étincelle divine), le bien et le mal sont en lui. C'est son comportement qui fera apparaître l'un ou l'autre. L'initiation va consister, précisément, à remonter en soi-même chaque degré de cette généalogie mythique afin de réintégrer l'état du Neddo primordial, interlocuteur de Guéno et gérant de la Création, qui demeure latent en chacun.

Neddo, c'est l'homme pur, idéal. Le comportement parfait s'appelle neddakou, c'est à dire ce qui fait un homme dans tous les sens du terme: noblesse, courage, magnanimité, serviabilité, désintéressement. Précisons que la notion de Neddo recouvre à la fois l'Homme et la Femme, car on dit que Neddo contient en lui à la fois le masculin (babba: père) et le féminin (inna: mère), respéctivement associés au ciel et à la terre. L'état de neddakou, c'est l'état d'humanité parfaite, à la fois masculine et féminine. L'initiation, dont on parle souvent dans cet ouvrage, peut s'entendre de deux façons qui, en fait, se complètent: il y a l'initiation reçue de l'extérieur et celle qui s'accomplit en soi-même.

L'initiation extérieure, c'est l' "ouverture des yeux", c'est à dire tout l'enseignement qui est donné au cours des cérémonies traditionnelles ou des périodes de retraite qui les suivent. Mais cet enseignement, il faudra ensuite le vivre, l'assimiler, le faire fructifier en y ajoutant ses observations personnelles, sa compréhension, son expérience. En fait, l'initiation se poursuit tout au long de la Vie. Un adage Peul dit : "L'initiation commence en entrant dans le parc, elle finit dans la tombe."