Vallée du fleuve Sénégal :

 

la traversée du désert

 

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 (SYFIA) En vingt ans le climat et les hommes ont bouleversé la vie dans la vallée du fleuve Sénégal. Dans la moyenne vallée, particulièrement éprouvée, les cultures irriguées sont devenues la principale ressource. Récit d'une mutation.



En remontant la vallée du fleuve Sénégal à la frontière mauritanienne, près de Podor, là où commence le Fouta, le voyageur s'interroge. De part et d'autre de la route ondulent des étendues sableuses piquetées d'arbres presqu'irréels. Sous ces arbres, rien. Pas un brin d'herbe, pas une culture, seules s'allongent les ombres à l'heure où les dunes roses jettent leurs derniers feux. Ce plateau qui surplombe la vallée, c'est le "dieri", un coin de désert où l'on aurait posé quelques figurines d'arbres pour le décor.Il faut quitter le ruban noir de la route fraîchement goudronnée et descendre vers la vallée pour trouver les maisons ocres des villages d'où émergent fièrement les mosquées. Plus bas, dans la plaine, les tourbillons de poussière, génies tressautants, donnent aux étendues plates et grises hérissées de moignons d'arbres morts un aspect lunaire. Seules visions réconfortantes dans ce "walo", celles des rizières vertes et jaunes où hommes et femmes s'activent. Au fond, imperturbable coule le fleuve aussi bleu que le ciel de ce début décembre.A voir ces paysages fossilisés par la sécheresse, il est difficile se représenter ce qu'ils étaient il y a quelque vingt ans. Face à cette désertification saisissante, on imagine que les hommes d'ici, les Haalpulaar, Toucouleurs et Peuls, ont du s'adapter à cette nouvelle donne écologique, transformer leur mode de vie, modifier leurs cultures.


Diversifier pour vivre



Première vision de Pendao, ce gros village de 2000 habitants au pied du dieri : la mosquée à moitié enfouie sous le sable de la dune qui s'est remise en mouvement. Assis sur sa natte, devant sa grande maison où s'activent les femmes et jouent les enfants, le chef du village, le vieux Elimane Kane, raconte. Ici, le grand bouleversement date de 1975. Avant, lorsque la crue était bonne, le sorgho de décrue planté dès que l'eau se retirait des cuvettes en bordure de fleuve venait compléter les récoltes de mil du dieri. Chaque village avait son troupeau : des moutons, des chèvres et quelques vaches. Les pêcheurs fournissaient le poisson. Selon les saisons les gens du village montaient des berges du fleuve aux hauteurs du dieri pour tirer le meilleur parti de chaque zone. La région n'était pas bien riche et depuis longtemps de nombreux jeunes quittaient le village pour aller faire du commerce à Dakar et aider la famille restée dans le Fouta. Se nourrir était parfois difficile et l'argent circulait peu dans la vallée. Depuis quelques années déjà les pluies se faisaient plus rares, surtout en 1973 lors de la première grande sécheresse. Les poissons du fleuve étaient moins abondants et parfois seul le tour des mares pouvait être cultivé faute de crue suffisante. Aux caprices d'un climat de plus en plus ingrat se sont ajoutées les initiatives des hommes qui ont voulu mieux utiliser l'eau du fleuve. Une longue digue est venue encercler les 10 000 ha de la cuvette de Nianga qui s'étend au pied de Pendao, là où les villageois avaient leurs champs de sorgho et les Peuls leurs pâturages de saison sèche. Sans le savoir, le village entrait dans l'ère du riz. La digue, première étape d'un vaste plan, devait, en effet, permettre de faire de la culture irriguée. Un an plus tard, le village a du désigner 20 personnes pour exploiter les 20 ha de périmètres créés pour eux par la SAED, la Société d'Aménagement et d'exploitation du Delta. Perplexité...Ici, le riz personne ne savait comment le cultiver. Certains pensaient même qu'on semait le riz blanc, celui qu'on achetait de temps en temps lorsqu'il n'y avait plus rien à manger. Des bruits couraient. "Celui qui travaille le riz, aura une vie très réduite" assurait-on. "Les parcelles irriguées, c'était bon pour les captifs. Mais pour les nobles, quelle honte !" explique, amusé, Elimane Kane, un des premiers à braver ces préjugés.

 

Rien que le riz

 

Les villageois ont vite changé d'avis face au désastre écologique en cours : fini le sorgho, l'eau n'entrait plus dans la cuvette et ailleurs les crues étaient trop maigres. Quant aux arbres assoiffés, ils mouraient tous les uns après les autres. Seule ressource pour les gens du village : couper les arbres morts pour faire du charbon de bois. Ils ont compris que, pour manger, il n'y avait guère d'autre choix que la culture du riz. Dès la seconde attribution de terres, il n'a pas été difficile de trouver 17 volontaires. Lors de la troisième extension, les villageois se sont battus entre eux pour avoir une parcelle. "Aujourd'hui, chacun veut une place dans les périmètres" explique Elimane Kane, unanimement suivi par les hommes du village présents. Rien n'est plus comme avant et ils savent bien que le retour en arrière n'est plus possible. Depuis la grande sécheresse de 1983, ils ne peuvent plus compter sur les cultures pluviales. L'eau du ciel se fait de plus en plus parcimonieuse : à peine 150 mm cette année alors qu'il en faut au moins 250 pour que pousse le mil. Aux alentours de Podor, seuls quelques melons, posés sur le sable, tels d'insolites ballons de football, ont réussi à pousser cette année. En parcourant le dieri, on distingue bien encore par endroits, les clôtures d'épineux qui protégeaient les champs des appétits des animaux. Mais le plus souvent, le vent les a déjà enfouies sous le sable. Il n'y a plus personne.Dans le walo, le barrage de Manantali, qui barre depuis 1988 un des bras du fleuve loin en amont, retient les eaux de crue prenant le relais des années sèches. Même si les pluies revenaient, l'eau ne remonterait plus dans le fleuve. Seules les berges peuvent être cultivées régulièrement. Y poussent surtout la patate douce et un peu de maïs. Finie la diversité des cultures d'antan qui permettait aux femmes d'avoir quelques produits à vendre. Au delà, là où les eaux recouvraient la plaine plusieurs semaines durant, c'est la désolation. Du lacis de marigots et de mares entre lesquels verdoyaient de grands champs, ne subsistent que quelques minces rubans de sorgho qui suivent l'eau de pluie concentrée dans les creux. Le vent que plus rien ne retient, balaye sans relâche ces plates étendues désertiques. "Même les oiseaux ne viennent plus, ils n'ont plus d'arbres où se poser" remarque un vieux qui ajoute, malicieux, "heureusement, sinon ils mangeraient notre riz". Ces zones-là, seule l'eau d'irrigation peut leur redonner vie. Les rizières concentrent toute l'activité humaine. Décembre, dans les champs dorés, c'est l'heure de la moisson. Des équipes de jeunes armés de faucilles coupent le riz, d'autres frappent en cadence les épis avec de lourds bâtons, les femmes vannent avec leurs corbeilles, les charrettes chargées de sacs de riz sillonnent les chemins. Les troupeaux envahissent les chaumes fraîchement coupés. Parfois quelques rangées d'arbres délimitent les parcelles. Au bord des canaux, s'alignent des pépinières d'oignons ou de tomates, de petits potagers soigneusement entretenus. Dans l'eau, les jeunes lavent leurs chevaux, les enfants se baignent. Activités nouvelles qui deviennent petit à petit familières et animent le walo abandonné.

 

Oasis en création



"Avant c'était Dieu qui amenait la crue, maintenant ce sont les machines" constate, philosophe, un vieux de Bakao, un village proche du fleuve. Il faut bien se rendre à la raison. Si le barrage garde le trop plein des crues, il permet désormais d'avoir de l'eau toute l'année. Suffisamment pour irriguer les champs et cultiver en toute saison. Une certitude qui remplace les aléas d'une crue toujours hypothétique. Alors que le désert pousse en avant-garde ses premières dunes, les aménagements humains recréent artificiellement un paysage. La vallée est ainsi appelée à devenir une longue oasis rythmée par les pompes à eau.C'est bien le but des développeurs mais la transition risque d'être longue. "Si on aménageait toutes les terres, si on avait de l'eau et des intrants, tout le monde resterait" résume Elimane Kane. Pour l'instant, ce n'est pas le cas. Les aménagements se font, en effet, très progressivement. Ainsi dans la cuvette de Nianga, sur les 10 000 ha asséchés par la digue en 1975, 1000 ha seulement ont été aménagés en 17 ans.De nombreux agriculteurs n'ont toujours pas de champs à riz ; ils doivent se contenter de louer leurs bras. Ce que font aussi les femmes à qui l'on n'attribue jamais de parcelles. Pourtant, dans cette zone, les aménagements se sont multipliés. Outre la SAED, plusieurs organismes d'aide ont créé dans les années 80 des PIV (Périmètres irrigués villageois). Ces "petits champs" comme disent les agriculteurs, ont été créés pour permettre aux gens de se nourrir et limiter l'exode vers les villes. Non sans problèmes, ils ont réussi à jouer ce rôle. Le riz est, en effet, une culture coûteuse. Même si la motopompe est souvent offerte, les paysans associés dans des groupements doivent acheter le gazole pour la faire marcher, les semences et les engrais. Et puis, il faut payer les boeufs ou le tracteur qui prépare le champ, l'équipe qui vient aider à la récolte, celle qui vient faire le battage... Avec les crédits de campagne ils ne peuvent pas toujours faire face à ces frais. Et si la pompe tombe en panne, ce qui arrive souvent, c'est pire que lorsque la crue ne venait pas car il faut rembourser le crédit. C'est beaucoup de travail et de soucis, ne cessent de se plaindre les paysans qui ont eu du mal à s'habituer à ces nouvelles conditions. Malgré tout, là où les périmètres fonctionnent, les gens reconnaissent que leur situation s'est améliorée : "Aujourd'hui, les gens mangent deux fois par jour. Ils achètent de beaux habits, ils ont des radios, des magnétos et même des télévisions...". Aujourd'hui des privés commencent à installer leur propre périmètre, preuve que ces cultures irriguées, que ce soit le riz ou la tomate vendue aux usines de transformation sont rentables. Plus loin en amont, là où les périmètres sont encore rares, la vie est plus difficile, les gens ne peuvent compter que sur l'argent des émigrés. Dieu et les machines les ont oubliés...

 

Par Marie Agnès Leplaideur