Découverte - La Mosquée de Séno Palel :

Un édifice plein de mystères résistant encore au temps

 

coran

 

Le nombre important de mosquées implantées au Fouta témoigne du degré de spiritualité de cette partie du Sénégal. L’une d’elles, considérée comme la seconde construite en Afrique de l’Ouest après celle de Djenné au Mali, se trouve à Seno Palel. Elle est l’œuvre de Thierno Abdoul Karim Daff, un érudit qui a régné du temps des Almamys. Une mosquée pleine de mystères et qui continue de résister au temps.

Au sud de la région de Matam, les vestiges de l’islamisation du Fouta sont encore intacts. En traversant cette partie Nord du Sénégal, un fait vous marque l’esprit : les nombreuses mosquées implantées dans chaque localité, avec les hauts minarets visibles au loin. Signes d’une pratique religieuse intense, les mosquées du Fouta font partie des premiers lieux de cultes musulmans du Sénégal. L’une d’elles, considérée comme la première construite au Fouta se trouve à Seno Palel, petit village situé à une dizaine de kilomètres du chef lieu du département de Kanel. Cette mosquée datant du règne des Almamys est l’œuvre de Thierno Abdoul Karim Daff (1600-1700), érudit fondateur de Seno Palel. A cause de sa longévité, la mosquée de Seno est devenue un haut lieu de pèlerinage jalousement gardé par la grande famille « Daff » du Fouta. En elle-même, cette mosquée dont le banco a résisté au temps est pleine de mystères. Des prières dites à l’intérieur, sur recommandation de l’administration coloniale française, auraient contribué à mettre fin à la Première guerre mondiale de 1914-18. « Le conflit s’est arrêté bien avant même que les marabouts ne sortent de la mosquée », indique Alpha Daff, le chef de village de Seno Palel. Aussi, du temps des grandes sécheresses, la mosquée aurait servi à faire revenir la pluie et les populations qui avaient déserté leur localité. Il en est de même du temps des fortes tensions sociopolitiques au Mali. Une mosquée œuvrant donc pour la paix et pour le bien être des populations. Gare, cependant, aux personnes malintentionnées qui entrent dans ce sanctuaire. Quiconque veut faire des prières dans l’intention de faire mal à son prochain ne verra guère ses vœux exaucés. Celui qui tente de détruire l’édifice religieux subira le pire sort réservé aux mécréants. L’avertissement vient des membres de la famille Daff qui ne veulent pas divulguer tous les secrets que contient la mosquée.

Certes, les cinq prières quotidiennes ne sont plus pratiquées à l’intérieur à cause certainement de son étroitesse, mais la mosquée de Seno est répertoriée par les autorités pour faire partie du patrimoine historique classé du Sénégal. Depuis 1982, une nouvelle mosquée est construite à ses flancs. Mais, cette dernière construction semble avoir pris beaucoup plus de « rides » que celle construite au 18ème siècle par Thierno Abdoul Karim Daff. On comprend alors pourquoi cet édifice en banco, banal d’apparence, suscite l’intérêt de toute une communauté.

Sa construction remonte au temps des Almamys, rapportent les témoignages oraux. Après avoir mis fin au règne des « Déniankobé » au Fouta, Thierno Souleymane Bal entreprit le processus d’islamisation de la zone. Pour ce faire, il réunit les quatre grands érudits du Fouta devant choisir l’Almamy du Fouta selon douze (12) critères établis par eux-mêmes. Les érudits trouveront Thierno Abdoul Karim Daff à Gaoudé Boffé avec les onze critères. Il lui manquait alors le dernier critère qu’ils vont trouver sur Thierno Abdoul Khadr Kane, un autre grand marabout résidant à Happé. Là, les membres de la famille de Thierno Abdoul Karim se veulent clairs : « A cause de sa discrétion, Thierno Abdoul Karim n’a jamais voulu du titre de Almamy. C’était même contraire aux préceptes du prophète ». Thierno Abdoul Khadr Kane sur qui on a trouvé tous les douze critères pour le titre d’Almamy choisit lui-même Thierno Abdoul Karim Daff et le juge digne du titre. Plus que lui. Mais, un « listikhar » (consultation mystique) des deux marabouts fera de Thierno Abdoul Khadr Kane l’Almamy du Fouta. Dans la chartre fondatrice de l’Islam au Fouta, les érudits avaient recommandé la construction de sept mosquées dans la localité. Après son installation à Seno, lieu qu’il choisit pour la bonne qualité de sa terre (non inondable), Thierno Abdoul Karim Daff fera de la construction d’une mosquée sa première priorité. Entre lui et Thierno Abdoul Khadr Kane établi à Sinthiou Bamambé, le défi était lancé : qui allait construire la première mosquée du Fouta ? Sous la conduite d’un esclave et guerrier, Bocar Mody, la construction de la mosquée de Seno se fera en un temps record, bien avant celle de Sinthiou Bamambé.

A l’exception de la mosquée de Djenné au Mali, la famille Daff de Seno Palel est convaincue d’avoir construit la seconde mosquée de l’Afrique de l’Ouest. A la suite de Seno Palel, Happé, Ndouloumadji, Thilogne, Kabilo, Ogo et Alwar vont faire autant. Et naquirent alors les sept premières mosquées du Fouta, conseillées par les érudits.

Grand bâtisseur de la mosquée de Seno Palel, Thierno Abdoul Karim aurait fait ses humanités au côté de son père. Il ira par la suite à Chinguetti, en Mauritanie, avant d’atterrir à la grande université de Pire. Là d’où sont sortis de nombreux érudits du Sénégal et de l’Afrique. Il inculquera son savoir à sa progéniture dont Thierno Amadou Halima, son fils aîné. Ce dernier aurait même prodigué des enseignements à El Hadj Oumar Tall durant son court passage à Seno Palel. El Hadj Oumar aurait passé un mois dans la localité.

Plaidoyer pour classer l’édifice sur la liste des patrimoines mondiaux

Quand on vous raconte pour la première fois l’histoire de cette mosquée de Seno Palel, vous avez hâte de la découvrir. Toujours fermée à clé, l’édifice est ouvert aux hôtes de marque aux moments des grandes prières. Tout de cette mosquée semble résister au temps. Le banco avec lequel il a été construit est encore intact, le même (la matière est renouvelée comme à l’origine pour le retaper, par des retouches). En pénétrant à l’intérieur, il faut passer par une porte étroite qu’il faut franchir en se pliant en deux. Comme le modèle des premières mosquées construites par les premiers convertis de l’Islam. La terre sur laquelle on met le pied est dure et recouverte d’une fine couche de poussière. En levant la tête, on fait face à cinq parois entre lesquelles les fidèles se mettent pour prier en serrant les épaules. Légèrement espacées, ces parois sont recouvertes d’une peinture qu’on devine blanche. Droit devant, le « minebar » (une tribune ou un présidium) réservé à l’imam pendant la prière, est éclairé par une petite ouverture distillant la lumière du jour à l’intérieur. Près du minebar, on vous indique toujours l’endroit préféré où se mettait El Hadj Oumar Tall en recevant les enseignements de Thierno Amadou Halima. En levant la tête, on découvre un vieux plafond au bois vermoulu et noirci par le temps. Dans un coin à gauche, des escaliers serrés dépourvus de rampe mènent à la place d’où le muezzin appelait les fidèles à la prière. Tout est conservé dans son naturel. A l’exception, peut-être, de la taule qui recouvre le toit de la mosquée. Il serait autorisé par la Direction du patrimoine classé qui a répertorié cette mosquée parmi les édifices sacrés de la nation à préserver. La famille Daff elle-même ne réclame pas plus. Car elle demande à l’Etat, à la Ummah islamique et à l’Unesco de faire de cette mosquée un patrimoine mondial.

AMADY BOCOUM, DIRECTEUR DU PATRIMOINE : « C’est l’une des plus anciennes mosquées du Fouta »

L’inventaire des sites du Patrimoine national sénégalais sera bientôt publié et pourra même être consulté dans le site du Ministère de la Culture et du Patrimoine historique classé. Et dans cet inventaire, la mosquée de Seno Palel y figurera en « bonne place », selon Amady Bocoum, le directeur du Patrimoine, qui tient à rappeler la mission de préservation, d’entretien et de sauvegarde des sites classés qui lui sont dévolus par le chef de l’Etat. Décrivant cette mosquée de Seno Palel, M. Bocoum la considère comme l’une des plus anciennes mosquées du Fouta et du Sénégal. Il la situe même comme une mosquée antérieure à Oumar. Et, concernant l’appel lancé par la famille Daff pour une plus grande vulgarisation de l’édifice, Amady Bocoum évoque les limites de sa mission. « Nous n’avons pas de mission dans le domaine de propagation des lieux de culte, précise-t-il. Cela appartient aux communautés locales de le faire. Nous, nous avons des appuis techniques pour résoudre tel ou tel problème, mais la promotion du lieu en tant que monument historique, on le fera, bien entendu. Mais, on le fera de manière globale avec tous les sites du Patrimoine ». Quant à la réhabilitation de cette mosquée, des mesures conservatoires ont été prises pour la protéger contre la pluie sur le côté Nord-ouest. « Et, aujourd’hui, la réhabilitation est faite à au moins 95% », déclare le directeur du Patrimoine.

 

PAR MAGUETTE MNDONG