Le Colloque Mondial du Caire (1974)

sur l'Origine

du peuplement de l'Egypte ancienne

 

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L'Afrique indépendante des années soixante, aspire à écrire son Histoire, ses sources orales étant menacées de disparaître. Dans le même élan, l'UNESCO(Organisation des Nations-Unies pour la science et la culture), prit des mesures pour l'élaboration et la publication de l'Histoire générale de l'Afrique. L'objectif de cette démarche : encourager la compréhension mutuelle entre les peuples, en mettant à la disposition du public une Histoire réelle, scientifique, de l'Afrique. Pour ce faire, l' UNESCO, seul organisme international habilité et capable de réunir un grand nombre de savants de tous les continents autour de questions aussi cruciales que celles de l'Histoire de l'Afrique, organisa le Colloque mondial du Caire en 1974, sur l'Égypte ancienne et le déchiffrement de l'écriture méroïtique. Ce qui revenait à dire que les savants étaient appelés à répondre à la question : l'Égypte des pharaons était-elle blanche ? méditerranéenne ? ou nègre ?

En d’autres termes, cette assise devait apporter des réponses scientifiques sur l'origine de la race qui avait peuplé l'ancienne Égypte. Ce colloque, dirigé par M. Glélé, représentant du directeur général de l'UNESCO, fut ouvert par le Dr Gamal Mokhtar, sous-secrétaire à la culture du gouvernement Égyptien. Il permit à la vingtaine de savants de réputation mondiale et aux dizaines de spécialistes, venus de quatre continents, de défendre leurs thèses durant trois jours. C'est ici que s'est joué l'avenir même de la pensée de Cheikh Anta Diop, le plus grand savant nègre contemporain. Certains Noirs ignorent que ce colloque fut une véritable guerre entre diverses thèses scientifiques avec démonstrations en laboratoire. Vingt savants de réputation mondiale, cinq observateurs internationaux, deux représentants de l' UNESCO, participèrent à ce colloque, représentants quatorze nations des trois continents (Afrique, Europe et Amérique). Étaient présents :

les savants :

- A. M. Abdalla, department of History, university of Khartoum, Soudan ;
- A. Abu Bakr, université du Caire, Égypte ;
- N. Blanc, École pratique des hautes études, Paris, France ;
- F. Debono, expert de l' UNESCO, centre de documentation sur l'Égypte ancienne, Malte ;
- J. Devisse, université Paris VIII, Paris ;
- C. Anta Diop, université de Dakar, Sénégal ;
- G. Ghallab, Institute of african research and studies, université du Caire, Égypte ;
- L. Habachi, Oriental Institute, university of Chicago, États-Unis ;
- R. Holtoer, university of Helsinki, Finlande ;
- Husain, Egyptian Organization of Antiquity, Le Caire, Égypte ;
- J. Gordon-Jacquet, c/o Institut français d'archéologie orientale du Caire, États-Unis ;
- W. Kaiser, German Institute of archaeology du Caire, République fédérale d'Allemagne ;
- Leclant, université Paris-Sorbonne, France ;
- G. Mokhtar, direction du Service des Antiquités, Égypte ;
- R. EL. Naduri, Faculty of Arts, Alexandrie, Égypte ;
- Théophile Obenga, professeur de l'université Marien N'Gouabi, Brazzaville, Congo ;
- S. Sauneron, Institut français d'archéologie orientale du Caire, France ;
- T. Säve-Söderberg, université d'Uppsala, Suède ;
- P. L. Shinnie, department of Archaelogy, university of Calgary, Canada ;
- Jean Vercouter, Institut de papyrologie et d'égyptologie de l'université de Lille, France.
Les observateurs :
- L. Grotanelli, Institut d'ethnologie, université de Rome, Italie ;
- S. Hable Selassie, department of History, Haile Selassie I university, Éthiopie ;
- F. H. Hussein, department of Physical Anthropology, National Research Center, Le Caire, Égypte ;
- L. Kakosy, department of Ancient Oriental History, université de Budapest V, Hongrie ;
- P. A. Diop, journaliste du quotidien sénégalais Le Soleil, Dakar, Sénégal.
Les représentants de l' UNESCO :
- M. Glele, division des Études des Cultures, représentant du directeur de l' UNESCO ;
- Mme Melcer, division des Études des Cultures.
Le colloque élut un bureau composé du Dr. Gamal Mokhtar (Égypte), président, du Pr Théophile Obenga (Congo), vice-président, du Pr Devisse (France), rapporteur.

 

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3. Extrait du compte rendu

L'ouvrage Le Peuplement de l'Egypte ancienne et le déchiffrement de l'écriture méroïtique, Histoire générale d'Afrique, Études et documents I, Paris UNESCO, 1978, rend compte des grands actes de ce colloque mondial. Le professeur Jean Devisse, rapporteur de cette assise, a dirigé la rédaction de ce livre. C'est sur ce document scientifique que, nous nous appuierons pour rendre l'essentiel des thèses et grands débats soulevés par les savants.

Parmi la vingtaine de savants de réputation mondiale, on notait la présence de seulement deux nègres : Le Pr Cheikh Anta Diop et le Pr Théophile Obenga. Selon l'ouvrage publié Le Peuplement de l'Egypte ancienne et le Déchiffrement de l'Écriture Méroïtique (2), deux thèses étaient en présence : celle d'une Egypte ancienne blanche ou métisse, défendues par tous les savants, sauf deux (Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga) qui eux soutenaient la thèse d'une Égypte nègre depuis ses origines, et berceau de l'humanité. Voici quelques extraits du compte rendu concernant l'histoire du peuplement de l'Egypte pharaonique : « La thèse du professeur Diop était que les hommes qui vivaient alors en Egypte étaient, d'après la loi de Gloger, de couleur noire comme les Olduvaiens eux-mêmes. Rejetant ta thèse opposée, rappelée par le professeur Vercoutter dans sa communication écrite et concernant le peuplement de l'Egypte à l'époque prédynastique, le professeur Diop a déclaré que les 33 % d'Égyptiens « leucodermes à peau plus ou moins foncée pouvant aller jusqu'au noir » étaient en fait des noirs, au même titre que les 33 % de métis ; ajoutant les derniers 33 % du Dr Massoulard, reconnus pour noirs, le professeur Diop a considéré que l'ensemble de la population d'Egypte était donc toujours noire au Proto-dynastique. il a rejeté de même l'idée que des négroïdes auraient pu parvenir en Égypte par la péninsule arabique (intervention du professeur Abu Bakr), et a réaffirmé sa thèse sur le peuplement noir et lentement métissé de l'Egypte (3) ».

 

Au cours du débat, le professeur Obenga a apporté d'importants compléments d'informations et souligné l'intérêt des sources écrites antiques pour la connaissance de la population de l'Egypte (4). » Mais les témoignages des anciens (Hérodote, Diodore de Sicile, etc.) qui visitèrent l'Egypte et parlèrent d'hommes et femmes aux cheveux crépus, à la peau noire et pratiquant la circoncision, furent rejetés par le professeur Leclant qui « a soutenu que les auteurs anciens utilisaient l'expression « face brûlée » pour les Éthiopiens, les Nubiens et les Noirs, et non pour les Égyptiens ». Le professeur Obenga a répondu « que les Grecs employaient le mot Nnir (melas) pour les Égyptiens.

Aucun des participants n'a explicitement déclaré qu'il soutenait l'ancienne thèse d'un peuplement « leucoderme (blanc) à pigmentation foncée pouvant aller jusqu'au noir dont le professeur Vercoutter avait rappelé l'existence dans sa communication. Le consensus en faveur de l'abandon de cette thèse ancienne n'a été que tacite (5). »

 

Toujours sur la question des sources antiques à propos des Égyptiens comme noirs : « Le professeur Diop a répondu qu'Hérodote en parle à trois reprises, à propos de l'origine des Colches, lorsqu'il évoque l'origine des crues du Nil et lorsqu'il parle de l'oracle de Zeus Hamon. Le professeur Diop estimait que les objections à sa thèse ne constituaient pas des critiques positives et argumentées (6) ». Le professeur Ghallab, vivement critiqué par les professeurs Cheikh Anta Diop et Obenga « a soutenu que les habitants de l'Egypte, au Paléothique, étaient des Caucasoïdes. Il a dit que les fouilles récentes avaient montré l'existence de l'homme de type San dans la population de la période prédynastique ; le professeur Abu Bakr a insisté sur l'idée que les Égyptiens n'avaient jamais été isolés des autres peuples. Ils n'avaient jamais constitué une race pure et il n'était pas possible d'accepter l'idée qu'à l'époque néolithique, la population de l'Egypte était purement noire (7). »

 

Quant aux Noirs, le professeur Abu Bakr a émis l'hypothèse qu'ils auraient pu arriver en Egypte en venant de la péninsule arabique. » Mais face aux thèses importantes et convaincantes des professeurs Anta Diop et Obenga, les professeurs Vercoutter et Leclant apportèrent des arguments capitaux pour une Egypte nègre. Le premier déclara que : « pour lui, l'Egypte était africaine dans son écriture, dans sa culture et dans sa manière de penser (8) ». Quant au second, il « a reconnu ce même caractère africain dans le tempérament et la manière de penser des Égyptiens. Cependant, l'unité du peuple, n'est pas d'ordre racial mais culturel (9). [...] Les Égyptiens se sont définis eux-mêmes comme Remet (Rome en Copte) en distinguant, spécialement par l'iconographie, les peuples du nord et ceux du sud. » Le professeur Obenga (10) a contesté ce mot .

 

Le professeur Vercoutter « a exprimé sa conviction que le peuple qui a occupé la vallée du Nil avait toujours été mixte (11) ». Sur le problème de l'origine des migrations aux diverses époques, abordé plus haut, le professeur Obenga a estimé qu'il « tenait artificiel de diviser la vallée du Nil en fonction des parallèles : c'était perpétuer l'une des causes des erreurs d'approche historique de l'unité de peuplement de la vallée du fleuve. selon le professeur Diop, pour les peuples contraints à une migration, les obstacles géographiques étaient beaucoup moins réels qu'on ne l'affirme (12) ».

Le professeur Cheikh Anta Diop « a émit l'hypothèse que l'homo sapiens s'était progressivement installé dans la vallée jusqu'à la latitude de Memphis, dans le paléolithique. Le professeur Abu Bakr a dit qu'on manquait d'information pour cette période et que le nord de la vallée du Nil n'était peut-être pas du tout habité. Au contraire, le professeur Obenga a estimé que, du paléolithique supérieur au néolithique, il y avait eu continuité et unité du peuplement ; les Égyptiens l'ont eux-mêmes soulignée dans leurs traditions orales, en donnant les Grands Lacs comme origine de leurs migrations et la Nubie comme un pays identique au leur. À la charnière du mésolithique et du néolithique pour le professeur Vercoutter, et au néolithique pour les professeurs Habachi et Challab, des mouvements de groupes humains, relativement importants, avaient probablement eu lieu au Sahara vers la vallée du Nil. Le professeur Vercoutter a souhaité que ces mouvements, pour le moment très mal connus, soient datés avec précision et que le matériel archéologique qui les concerne soit rassemblé et étudié. Sur ce point, le professeur Cheikh Anta Diop a fourni des éléments de réponse (13) ».

On peut constater jusqu'ici que, même avec deux années de préparation pour tous les savants présents à ce colloque mondial, malgré le rapport de débats largement en défaveur (un savant contre neuf sans compter des délégations entières de spécialistes occidentaux et arabes) des professeurs Anta Diop et Obenga qui soutenaient la thèse d'une Egypte nègre depuis les origines, les deux représentants de l'Afrique noire et de sa diaspora soutenaient une seule these face aux diverses idées d'un même sujet que defendaient les savants occidentaux et arabes : « La conclusion des experts, qui n'admettaient pas la théorie d'un peuplement uniforme de la vallée du Nil des origines jusqu'à l'invasion perse énoncée par les professeurs Cheikh Anta Diop et Obenga, a été que le peuplement de base de l'Egypte s'était mis en place au néolithique, en grande partie en provenance du Sahara, et qu'il avait uni des hommes venus du nord et du sud Sahara et différenciés par leur couleur. À cette théorie, les professeurs Diop et Obenga ont opposé la leur, qui soulignait l'unité du peuplement de la vallée par des noirs et les progrès de ce peuplement du sud au nord (14) ».

 

Et « de la discussion d'ensemble relative aux migrations, il n'est pas sorti, en face de la proposition du professeur Diop, visant à établir l'unité du peuplement de la vallée du Nil et à considérer ce peuplement comme essentiellement noir, une réponse unique et synthétique ». Alors « le désaccord a été complet lorsqu'ont été débattues les hypothèses soutenues par le professeur Diop, d'un peuplement homogène, et celle d'un peuplement mixte défendue par plusieurs experts (15). »

Quant aux résultats de l'enquête d'anthropologie physique : « Le représentant du directeur général de l'UNESCO, M. Glélé, est intervenu pour rassurer ceux des experts qui préconisaient que soient bannis les termes nègre, noir et négroïde, parce que le concept de race serait dépassé et parce qu'il faudrait travailler au rapprochement des hommes en répudiant toute référence à une race. M. Glélé a rappelé que l'UNESCO, dont la mission est d'œuvrer à la compréhension et à la coopération internationales dans le domaine culturel, n'avait pas, en décidant la tenue du colloque, voulu susciter des tensions entre peuples ou races, mais élucider, clarifier, en l'état actuel des connaissances le problème du peuplement de l'Egypte ancienne, du point de vue de son origine ethnique et de ses appartenances anthropologiques. Il s'agissait donc de confronter les thèses en présence en les étayant d'arguments scientifiques et de faire le point en soulignant le cas échéant les lacunes ». Cette remarque importante ne sera pas respectée comme nous le verrons.

Le professeur Vercoutter : « a demandé si des critères plus précis en matière de définition scientifique de la race noire n'étaient pas indispensables, en particulier un critère sanguin, quel rôle exact jouait la pigmentation plus ou moins forte de la peau et si, par exemple, les Nubiens devaient être considérés comme des nègres. Face à ces questions, diverses attitudes se sont dessinées. Plusieurs participants ont souhaité que l'on use avec prudence du mot race qui a suscité des drames récents. Le professeur Obenga leur a répondu que la notion de race était reconnue comme valide par la recherche scientifique et que l'étude des races pouvait théoriquement se poursuivre hors de tout racisme. Pour le professeur Leclant, l'utilisation des termes « nègre », « négroïde », « Éthiopien » était une convention de langage (16) ».

Aussi les professeurs Säve-Söderbergh, Kaiser, Holther, Shinnie et Grottanelli : « ont fait observer que les archéologues ne sont pas spécialistes du corps humain et des critères de distinction entre races (17) ». C'est alors que le professeur Diop, après l'intervention de Mme Gordon-Jacquet, « A repris la série des critères établis par les anthropologues pour caractériser le nègre : peau noire, prognathisme facial, cheveux crépus, nez épaté [...] ». Lui et le professeur Obenga ont conclu qu'il existe deux groupes au sein de la race nègre : l'un aux cheveux crépus et l'autre aux cheveux lisses.

Le professeur Diop ayant démontré aussi que le groupe sanguin A 2 est caractéristique des blancs, et le groupe B ou 0 de la race noire. Dans sa conclusion d'enquête anthropologique, le professeur Cheikh Anta Diop était formel : « Les hommes qui ont d'abord peuplé la vallée du Nil appartenaient à la race noire, tels que les résultats actuellement reçus par les spécialistes de l'anthropologie et de la préhistoire la définissaient. Seuls, selon le professeur Diop, des facteurs psychologiques d'éducation empêchaient de reconnaître cette évidence (18). »

Quant au professeur El Naduri, il « a insisté sur l'idée que la population ancienne de l'Egypte ne pouvait être considérée que comme mixte et non point appartenant à une race pure, quelle qu'elle fut [...]. Le professeur Grottanelli a souligné que c'est parce qu'elle a eu une population mixte que l'Egypte a créée une civilisation originale et puissante (19) ».

Sur le volet de l'enquête iconographique, deux thèses étaient en opposition : celle du professeur Cheikh Anta Diop qui affirmait que les Égyptiens étaient de couleur noire, et celle des professeurs Vercoutter et Leclant qui stipulaient que ce n'est qu'à partir de la 18ème dynastie qu'on voyait des représentations nègres en Egypte : « Une longue discussion sur les couleurs a encore opposé les professeurs Vercoutter, Sauneron, Säve-Söderbergh, d'une part, et Diop, d'autre part. Elle n'a conduit ni les uns ni l'autre à faire des concessions au point de vue opposé. Le seul accord a paru être que la question méritait d'être reprise, en particulier avec l'aide de laboratoires spécialisés. Le professeur Diop n'avait pas voulu entrer dans ce débat, précisément parce qu'il comportait beaucoup d'éléments discutables. Il a souhaité que la discussion portât désormais davantage sur les études anthropologiques, en particulier sur l'examen des préparations de peau qu'il avait effectués, que sur la question des représentations peintes (20) ». Le désaccord des professeurs Vercoutter et Diop sur cette question a conduit à poser des questions très délicates : « Le professeur Vercoutter s'est demandé pourquoi, si les Égyptiens se percevaient comme noirs, ils n'avaient pas utilisé le noir de charbon ou très rarement pour se représenter, mais une couleur rouge. Le professeur Diop a estimé que cette couleur rouge était significative de la race noire des Égyptiens et que la coloration des épouses de ceux-ci en jaune illustrait, elle, la loi mise en évidence par les anthropologues américains, que les femmes sont, dans plusieurs groupes raciaux étudiés, toujours plus claires que leurs époux (21) ».

Sur le volet des analyses linguistiques, deux grandes thèses étaient également en opposition ; celle des professeurs Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga pour qui la langue égyptienne est nègre et celle des autres participants, surtout du professeur Abdalla, pour qui c'est une langue sémitique. Et « une discussion grammaticale et sémantique a opposé le professeur Diop au professeur Abdalla à propos de la racine que le premier interprétait comme KMT qui viendrait de KM, noir et serait un nom collectif signifiant Noirs, c’est-à-dire nègres. Le professeur Abdalla adoptait l'interprétation admise de KMTYW pluriel de KMTY Égyptien, qui voudrait donc dire Égyptiens, et qui serait un nisbé formé à partir de KMT pays noir, c’est-à-dire Egypte. Le professeur Sauneron a corroboré l'interprétation et la traduction du professeur Abdalla. Le professeur Abu Bakr a demandé combien de fois on rencontrait la forme Kamet. Le professeur Obenga a souligné que le mot Egypte n'avait pas été utilisé par les Égyptiens à l'époque pharaonique pour désigner leur pays. Plus largement, le professeur Sauneron a souligné l'intérêt de la méthode proposée par le professeur Obenga après le professeur Diop.

L'égyptien a été une langue stable durant au moins 4 500 ans. L'égyptien étant placé au point de convergence des influences extérieures, il était normal que des emprunts aient été faits à des langues étrangères ; mais il s'agissait de quelques centaines de racines sémitiques par rapport à plusieurs milliers de mots. ». Donc « L'égyptien ne pouvait être isolé de son contexte africain et le sémitique ne rendait pas compte de sa naissance ; il était donc légitime de lui trouver des parents ou des cousins en Afrique (22). » Cette affirmation d'un savant de l'Occident rejoignait celle de Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga. Ce qui était un point capital dans le colloque. Et le professeur Obenga : « a rappelé que l'évolution libre d'une langue non fixée par l'écriture lui permet de conserver des formes anciennes ; il en avait fourni des exemples dans sa communication. Le professeur Sauneron, après avoir noté l'intérêt de la méthode utilisée puisque la parenté en ancien égyptien et en wolof (Sénégal) des pronoms suffixes à la troisième personne du singulier ne peut être un accident, a souhaité qu'un effort soit fait pour reconstituer une langue paléo-africaine à partir des langues actuelles. La comparaison serait alors plus commode avec l'égyptien ancien. Le professeur Obenga a considéré comme recevable cette méthode (23) ». La logique purement scientifique est en train de l'emporter devant l'impossibilité de toute corrélation entre la langue égyptienne et les langues sémitiques.

Nous prouvons, dans une analyse - L'origine étymologique de KMT (Kamet) dans l'ancienne Egypte, que la racine KMT, qui fut l'objet de vives discussions durant le colloque du Caire, est anthropologique et non pas géographique.  

 

La conclusion générale du compte rendu de ce colloque montre lucidement la très nette domination des thèses soutenues par les professeurs Anta Diop et Obenga sur celles de la vingtaine d'autres savants qui soutenaient que l'Egypte était « métissée », pour la plupart. « La très minutieuse préparation des communications des professeurs Cheikh Anta Diop et Obenga n'a pas eu, malgré les précisions contenues dans le document de travail préparatoire envoyé par l'UNESCO, une contrepartie toujours égale. Il s'en est suivi un réel déséquilibre dans les discussions (24). »

 

Le professeur Théophile Obenga, acteur de cette rencontre scientifique de haut niveau, précise, 22 ans après : « Un tel déséquilibre (des arguments scientifiques), dans un tel aréopage, n'est pas du au manque d'informations scientifiques nouvelles : l'archéologie égyptienne ou soudanaise est suivie presque au jour le jour, à travers le monde, par les milieux scientifiques intéressés aux fouilles dans la vallée du Nil égypto-nubienne. Seule la véracité des arguments peut créer un tel déséquilibre scientifique, en montrant la force des méthodologies plus exigeantes, plus rigoureuses, susceptibles de révéler la vérité, en pleine lumière. Ce déséquilibre a tout naturellement porté sur des questions de fond : anthropologie physique, linguistique, parenté entre la vallée du Nil et le reste de l'Afrique noire. Tel était en effet la substance même des débats du Caire. Le déséquilibre n'a pas porté sur des questions banales, courantes dans les milieux africanistes. Tant s'en faut (25) ».

 

Et ce n'est pas tout : les professeurs Anta Diop et Obenga avaient mis au point de nouvelles méthodes, qui furent reconnues comme le mentionne le compte rendu : « (Les discussions) ont été toutefois très positives pour plusieurs raisons : [...] elles ont fait apparaître l'importance de l'échange d'informations scientifiques nouvelles ; elles ont mis en lumière, aux yeux de presque tous les participants, l'insuffisance des exigences méthodologiques utilisée jusqu'alors dans la recherche en Égyptologie ; elles ont fait apparaître des exemples de méthodologies nouvelles qui permettraient de faire progresser, de manière plus scientifique, l'étude de la question proposée à l'intention du colloque (26) ».

 

4. Les recommandations du colloque.

Les recommandations en matière linguistique ne pouvaient donc plus surprendre personne : mise à contribution sur le plan international pour établir toutes les corrélations possibles entre les langues africaines et l'égyptien ancien : « Le colloque recommande que [...] la coopération des spécialistes de linguistique comparée devrait être mise à contribution sur le plan international pour établir toutes les corrélations possibles entre les langues africaines et l'égyptien ancien (27) ». C'est l'Egypte, dite métissée ou blanche, qui est scientifiquement ainsi détruite. Même les témoignages des anciens Grecs (Hérodote, Diodore, Aristote, Marcellin) qui, décrivaient les Égyptiens comme des Nègres (cheveux crépus et noirs), ce que démontraient les Pr Théophile Obenga et Cheikh Anta Diop, furent niés. Ces résistances non scientifiques minèrent le colloque, et poussèrent le Pr Cheikh Anta Diop à les dénoncer ouvertement : « L'Égyptologie née de l'impérialisme et qui a voulu nier tous les faits qu'il venait de rappeler ».

 

Le Pr Th. Obenga confirme aussi le complot des savants marxistes soi disant défenseurs de la culture et de l'histoire mondiales : « Dans les grands débats culturels sur l'Afrique noire, notamment sur l'Antiquité de cette Afrique noire, les savants marxistes occidentaux ont vite fait de rejoindre les positions réactionnaires, anti-scientifiques des auteurs qui évoluent dans les milieux culturels de l'impérialisme culturel. Aucun écho n'a été enregistré dans les milieux marxistes occidentaux à propos de cet historique colloque international, alors qu'il fut d'un très haut niveau scientifique [...] (28). »

 

Les Pr Anta Diop et Th. Obenga n'ont pas changé leur thèse du début à la fin. Parmi toutes les preuves, la parenté linguistique comparée est la plus radicale. L'anthropologue français Jacques Lombard (29), dans son ouvrage paru vingt ans après ce colloque, écrit à propos de la parenté génétique linguistique : « (ce sont) les sciences humaines les plus avancées, car à la différence de la sociologie ou de l'ethnologie, elle est non relativiste, puisque ce sont les mêmes méthodes qui servent à décrire et à analyser une langue indienne, d'Amérique, d'Extrême-Orient ou européenne » et d'ajouter un argument très capital : « L'histoire, pour le linguiste, est secondaire ». Ce qui signifie que pour rechercher des corrélations entre des peuples très anciens et de leurs descendants, la parenté linguistique comparée met en lumiere des evidences indeniables.

Également dans un ouvrage collectif (30), écrit par des occidentaux, est fait mention de la même remarque importante : « Chaque fois qu'une langue apparaît à une époque historique, les plus anciens textes rédigés dans cette langue constituent un instantané précieux d'un moment de son évolution. Souvent on connaît plusieurs langues apparentées, implantées parfois fort loin les unes des autres et gardant pourtant d'indéniables ressemblances. Si ces ressemblances proviennent réellement d'une origine commune, ce qui est le plus souvent le cas, il est possible alors, grâce aux techniques de la linguistique, de reconstruire avec quelque précision la langue préhistorique dont elle est issue. Il se trouve que, dans toutes les langues du monde, ce sont précisément les termes de parenté qui résistent le mieux aux emprunts d'une langue à l'autre. Reconstruire une langue préhistorique, c'est donc retrouver quel était dans cette langue le vocabulaire de la parenté. C'est accéder à une certaine connaissance des structures de parenté dans la société disparue qui parlait cette langue ».

 

Pendant ce symposium du Caire de 1974, seul le Pr Obenga, a pu démontrer une parenté génétique linguistique entre les langues africaines bantu actuelles et celle de l'Égypte pharaonique dans sa forme la plus archaïque ; les autres tentatives ont échoué (avec les langues sémitiques ou négro-africaines, etc.) Il concluait son exposé en affirmant que cette parenté génétique permettra de dégager un « négro-égyptien » comparable à l'indo-européen.

Le Pr Cheikh Anta Diop établissait aussi une même parenté génétique entre le wolof et l'égyptien ancien.

 

Les conclusions générales du colloque recommandèrent aux spécialistes de la linguistique :


- « D'établir toutes les corrélations possibles entre les langues africaines et l'égyptien ancien (31) », « Devant l'impossibilité de relier génétiquement l'égyptien, le sémitique et le berbère (32) » ;


- « L'égyptien ne pouvait être isolé de son contexte africain et que le sémitique ne rendait pas compte de sa naissance (33). » ;


- Le terme Kamet c'est à dire Noir/Noire, fut définitivement accepté pour désigner les Égyptiens. Terme qu'eux-mêmes utilisaient pour se désigner.


- C'est lors de ce colloque que fut rejeté l'usage du terme biblique Cham, dénué de tout fondement scientifique (34).

Cette recommandation concerne surtout les Nègres du monde entier qui continuent à croire à la prétendue malédiction de la race noire dans la Bible. Ce symposium que certains croyaient être une « rencontre de simple circonstance » fut et nous venons de le montrer, un véritable affrontement de thèses scientifiques entre savants de réputation mondiale.

 

Par SIM NSONKON Rémy